Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/399

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teau, ils le montèrent à une chambre sans le regarder, voulant tout à l’heure aller dire à leur maître qu’ils avoient fait son commandement, de peur qu’ils ne fussent criés, s’ils tardoient trop. Le gouverneur, ayant parlé à eux, s’en va le trouver avec un sien gentilhomme ; et, parce qu’il n’avoit jamais vu le goutteux et n’avoit point ouï dire s’il étoit vieil ou jeune, il le prit facilement pour lui. Là, mon maître, lui dit-il, en le tirant par le bras d’une forte secousse, que vous avez peu d’honnêteté : faites-moi la révérence. Francion, ne se pouvant tenir debout, ne le salua point autrement que de la tête. Comment, votre goutte vous tient-elle ? dit le gouverneur. Ah ! vraiment, je vous la ferai bientôt passer. Je n’ai pas seulement la goutte, dit Francion, j’ai une des plus grosses rivières de misères ; mais je pense que vous ne la sçauriez faire écouler, quoi que vous disiez ; car la source dont elle dérive ne se peut tarir. Or ça, quittons ce discours, interrompit le gouverneur, je ne t’ai pas envoyé querir pour passer le temps avec toi en choses inutiles. Dis-moi, n’es-tu pas un perfide, un méchant, un perturbateur du repos public ? Le peuple vivoit en bonne paix sous ma protection, qui lui étoit très-agréable ; il ne trouvoit rien à redire à aucune de mes actions ; cependant toi, qui désirerois de voir toute cette ville en feu pour assouvir ton appétit déréglé, tu as été élever un tumulte pernicieux. Eh bien, qu’allégueras-tu pour ta défense ? Diras-tu que tu ne le faisois pas à dessein de troubler le repos de nos habitons, mais afin de me faire tuer ou chasser d’ici ? Viens çà, qui est-ce qui t’a induit à cela ? As-tu reconnu quelque malversation en ma charge ? Est-ce que tu me portes de la haine pour quelque offense particulière que je t’ai faite ? Ah ! Dieu ! je ne pense pas t’avoir jamais donné sujet de te courroucer. Francion, oyant ce discours et ne pouvant comprendre pourquoi l’on le lui faisoit, vint à la fin à s’imaginer que l’on se vouloit moquer de lui, vu que le gouverneur ne parloit point avec une mine d’homme fâché : son âme n’étoit pas alors malade comme son corps, et, la bonne aventure qu’il avoit eue l’ayant rendu fort joyeux, il délibéra de se donner du passe-temps, aussi bien que celui qui l’in—terrogeoit. Pour répondre à tous vos points, repart-il, je vous dis que j’ai voulu mettre cette ville en tumulte, parce que rien n’est plus agréable que de la voir en cet état : le voisin