Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/409

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qui me l’a assuré : bien vous le sçaurez, n’en parlez donc pas : c’est que demain tous les cocus doivent devenir chiens. Eh bien, dit-elle, de quoi vous souciez-vous, vous ne l’êtes pas. Ah ! je le sçais répondit l’hôte entre ses dents, et toujours faut-il avoir compassion de ses semblables, Et la femme, poursuivant son propos, disoit : Mais, quoi que ce soit, il ne faut pas croire ce prophète de malencontre ; il ne devine les fêtes que quand elles sont venues ; ne laissez pas de dormir à votre aise : pour moi, je ne me puis encore coucher sitôt ; il faut que j’aille chauffer le four, notre servante n’y entend rien. Elle dit ceci pour avoir sujet de sortir, et, au lieu d’aller à son four, elle s’en alla à la grande place, où toutes ses voisines étoient encore. Il lui étoit impossible qu’elle tînt sa langue : il fallut qu’elle leur découvrit ce que son mari lui venoit dire. Cela les rendit toutes bien étonnées, et elles allèrent chacune apprendre cette nouvelle à toutes celles qu’elles connoissoient, si bien qu’en un moment tout le village en fut abreuvé. La tavernière, s’étant couchée avec le tavernier, attendit le jour avec impatience, pour voir ce qui arriveroit ; et, comme il fut venu, elle se leva et, ôtant la couverture de dessus le nez de son mari, qui dormoit encore, elle regarda s’il avoit sa forme accoutumée. Quand elle vit qu’il étoit encore fait comme un homme, elle le laissa là, et se mit à s’habiller ; mais, s’étant réveillé un peu après, il se souvint de ce qu’il lui avoit dit le soir, et, pour l’éprouver, il s’avisa de contrefaire le chien : il commença d’aboyer comme un gros dogue ; et la femme, qui l’aimoit alors véritablement, effrayée d’ouïr ceci, se jeta aux pieds du lit et se mit à crier, ayant les mains jointes : Hélas ! mon Dieu, faut-il que pour deux pauvres fois mon pauvre mari devienne chien ? Alors il se lève, et, bien que cette naïveté fût capable d’adoucir un cœur, il la vient battre fort et ferme, lui disant : Non, non, ce ne sera pas moi qui deviendrai chien, Dieu ne punit pas les maris pour les péchés de leurs femmes : ce sera toi qui seras changée en louve, s’il y a du mal à recevoir. Mais quoi ? tu as forfait à ton honneur par deux fois : dis-moi comment, en quel lieu et avec qui ? Mon mari, dit-elle, je ne vous le cèlerai point, pourvu que vous me promettiez de me le pardonner. Oui, je te te pardonne, dit-il ; apprends-moi tout, mais n’y retourne plus. Ce fut huit jours après que nous fûmes