Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/411

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l’êtes pas en effet. Il y a bien autre chose, que j’ai ouï dire aux plus rusées : lorsqu’une femme a le désir de faire son mari cocu, quand elle ne viendroit point aux effets, il ne laisse pas de l’être ; mais, en récompense, lorsqu’elle en a perdu l’envie et qu’elle ne veut plus aimer que lui, il commence de ne l’être plus. Autrement que seroit-ce ? Quoi ! cette tache ne s’effaceroit point, et toutes les autres s’en vont bien ? Et un vieillard seroit-il encore cocu, quand sa femme est vieille et laide aussi bien que lui ? Le mari approuva ses bonnes raisons et se résolut de vivre dorénavant en bonne paix et sans inquiétude avec une femme si sage. Les autres, qui avoient aussi été averties par le bruit commun qui s’étoit épandu tout en un instant, que tous les cocus devoient devenir chiens, avoient bien à songer là-dessus ; et principalement celles qui avoient fait faux bond à leur honneur. Elles ne purent dormir toute la nuit, et ne cessoient de tâter si le poil n’étoit point venu partout à leurs maris, et si les oreilles ne leur étoient point allongées. Il y en eut qui ne furent pas si secrètes qu’elles n’apprissent à leurs maris ce qu’elles avoient ouï dire ; et là-dessus, voyant qu’elles craignoient qu’ils ne fussent métamorphosés, ils en tirèrent une conjecture qu’elles n’avoient pas toujours été chastes, et les battirent tant, qu’elles n’avoient plus d’envie d’être si cajoleuses. Toutefois ils ne sçavoient bonnement ce qu’ils devoient croire de la prophétie du charlatan ; car on le tenoit pour habile homme, et chacun attendoit avec impatience qu’il fût un peu plus haute heure pour l’aller voir à la place où il se devoit trouver, car il étoit fête ce jour-là. Francion, pour se donner du plaisir, avoit employé toute la nuit à faire plusieurs onguens avec du beurre, de la cire, de l’huile, du jus de quelques herbes, et d’autres ingrédiens ; et s’étoit proposé de leur en distribuer, et d’en prendre de bon argent, dont il avoit alors beaucoup affaire. Il avoit appris à composer ces drogues dans des livres qu’il avoit lus par curiosité ; et, à n’en point mentir, cela devoit plutôt faire du bien que du mal ; car il ne vouloit ordonner aucune chose qu’avec jugement. Il ne vouloit pas que cette galanterie servît à faire du mal à personne ; au contraire, il désiroit la rendre utile ; comme en effet tout ce que nous avons vu qu’il fit dans ce village donna plus de plaisir que de mal.

L’heure de paroître en public étant venue, il fit porter sur