Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/415

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aux plus basses conditions du monde ; vous en entendrez le récit de sa propre bouche : il est maintenant en cette ville, en résolution de vous venir saluer, dès que vous lui en aurez donné la permission. Nays, ajoutant foi aux paroles de Dorini et détestant Valère et Ergaste, jeta dedans le feu la lettre qu’ils lui avoient envoyée comme venant de la part de Francion. Elle témoigna qu’elle seroit fort contente de le voir ; si bien que Dorini lui en vint rapporter les nouvelles, et le rendit tout satisfait. Ils se hâtèrent de souper pour faire leur visite, et s’en allèrent après chez Nays avec Raymond. Lui, qui ne l’avoit point encore vue, l’admira et la trouva plus belle qu’elle n’étoit en son portrait, que l’on lui avoit montré ; et les autres, qui l’avoient déjà vue, connurent que ses perfections alloient toujours en augmentant. Dorini lui dit : Madame, voici les plus gentils cavaliers de la France, qui ont quitté leur patrie pour vous venir rendre du service. Et là-dessus Raymond et Francion commencèrent leurs complimens, auxquels la belle marquise répondit selon les termes de sa courtoisie ordinaire. Francion eût bien voulu la pouvoir tirer à part, pour lui dire ouvertement les maux que l’amour lui avoit fait souffrir pour elle en son absence ; mais il ne falloit pas qu’il privât les autres de l’entretien de cette belle dame. Dorini le mit incontinent sur les aventures qu’il avoit courues depuis qu’il avoit été perdu, et, se voyant obligé d’en faire encore le récit, pour sa maîtresse, qui y avoit le principal intérêt, il le recommença. Il décrivit naïvement les misères de sa prison et la pauvreté où il étoit étant berger ; mais il se garda bien de parler de ses diverses amourettes, de peur de se mettre en mauvaise odeur auprès de Nays. Il déguisa les choses le plus qu’il lui fut possible, et ajouta à la vérité de certains petits mensonges qui rendirent son récit fort agréable. Mais surtout il triompha quand ce fut à dire comment il avoit fait le charlatan ; car il représenta ce personnage avec les mêmes paroles et les mêmes postures qu’il avoit tenues ; ce qui sembla si plaisant à Nays, qu’elle avoua que jamais elle n’avoit rien ouï de meilleur : tellement qu’il falloit en quelque sorte n’être pas fâché de la trahison de Valère et d’Ergaste, qui avoit été cause de tant de beaux succès. C’est ainsi que les philosophes rendent grâces à la fortune des misères qu’elle leur envoie, parce qu’elle leur donne occasion de faire