Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/423

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tèce[1]. N’y a-t-il pas un adage qui dit que vérole de Rouen et crotte de Paris ne s’en vont jamais qu’avec la pièce ? N’est-ce pas un grand avantage, si l’on veut aller se promener, que de paroître cavalier étant seulement botté, encore que l’on n’ait point de cheval, d’autant que ceux qui vous voient s’imaginent qu’un laquais tient votre monture plus loin ? Aussi un étranger s’étonnoit-il un jour où il pouvoit croître en France assez de foin et d’avoine pour nourrir les chevaux de tant d’hommes qu’il voyoit bottés à Paris ; mais l’on le guérit de son ignorance, lui remontrant que les chevaux de ceux qu’il avoit vus ne coûtoient guère à entretenir. Tous les braves hommes, étant aujourd’hui bottés, nous montrent que la botte est une partie essentielle du gentilhomme, et nous suivons en cela les nobles Romains, qui portoient un brodequin, appelé en leur langue cothurnus, et laissoient aux roturiers un petit escarpin nommé soccus, qui ne venoit qu’à la cheville du pied, de même que nous laissons les souliers pour les hommes de basse étoffe : mais ces Romains n’avoient que des bottines, ils n’avoient pas de vraies bottes. S’ils en eussent eu et qu’ils en eussent sçu l’utilité, ils leur eussent dressé un temple, aussi bien qu’à toutes les autres choses qu’ils estimoient, et sur l’autel il y eût eu une déesse bottée et éperonnée, qui eût eu des corroyeurs et des cordonniers pour sacrificateurs et pour prêtres, et ses victimes eussent été des vaches écorchées pour faire des bottes de leur peau. Mais quel besoin de leur dresser un temple, puisque chacun les porte au cœœur et aux pieds, et qu’il y a tel qui a passé plus de trois ans sans marcher autrement que botté afin de paroître plus brave et plus accoutumé à la fatigue ? Les chevaliers de la Table-Ronde étoient toujours armés, de sorte qu’il sembloit que la cuirasse fût collée sur leur dos. Les centaures étoient toujours à cheval et s’y tenoient si fermes, qu’il sembloit que ce ne fût qu’un corps que celui de leur monture et le leur ; et, pour ce sujet, les poëtes ont feint qu’ils étoient moitié hommes et moitié chevaux. Ainsi, ne quittant point la botte, il semble qu’elle soit de nos membres ; et, quand quelqu’un est mort en une bataille, nous disons seulement : Il y a laissé les bottes, comme si

  1. De tutum, boue.