Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/422

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


le faire panser, et de tous dépens, dommages et intérêts. Le juge interrogea Hortensius pour sçavoir si cela étoit vrai ; il le nia tout à plat, et n’osa pas pourtant dire qu’il n’alloit jamais à cheval, à cause qu’il étoit botté ; mais enfin il fut contraint de le déclarer ainsi : Hélas ! monsieur comment se pourroit-il faire que j’eusse blessé cet enfant étant à cheval, vu que je vous prouverai que je n’y ai monté de ma vie et que, quand je vais en notre pays, je me mets toujours en coche ? Lorsque j’étois petit, on me monta sur un âne, monsieur ; il étoit si hargneux, qu’il me jeta à terre, où je me démis un bras ; depuis ce temps-là, je n’ai point voulu avoir affaire avec les bêtes. Le juge lui dit qu’il fît venir des témoins comme il ne montoit jamais à cheval ; il demanda un certain délai, qu’on étoit prêt de lui accorder ; mais enfin l’on le crut à son serment, et il sortit de prison bagues sauves, hormis qu’il fallut un peu contenter les sergens. Ayant été ainsi renvoyé absous, il étoit presque fâché de n’avoir point été estimé coupable du crime dont on l’accusoit, afin de faire croire qu’il alloit quelquefois à cheval. Nous nous imaginions bien ce qu’il en pensoit, et, depuis, nous commençâmes à lui faire la guerre sur la belle aventure qui lui étoit arrivée. Se voyant ainsi gaussé, il eut bien le jugement de connoître que le vrai moyen de ne l’être plus tant étoit de ne s’en plus fâcher et de rire avec nous ; si bien que, nous trouvant un jour à la boutique d’un libraire, dès que nous eûmes parlé de ses bottes, il nous dit qu’il vouloit faire un discours à leur louange, et, pour faire le plaisant, il prit ainsi la parole : Oh ! que l’on doit bien accuser de négligence les auteurs qui ont recherché l’invention des choses, pour n’avoir point laissé par écrit qui fut celui qui inventa la manière de se botter ! Que nos prédécesseurs avoient l’esprit insulse[1] et insipide de ne se point servir d’une si belle chaussure que quand ils alloient aux champs, se contentant d’aller en housse par la ville, et que nous sommes bien plus avisés d’en user toujours, non-seulement à cheval, mais encore à pied ! Car il n’y a rien de plus commode pour épargner les bas de soie, à qui les crottes font une guerre continuelle, principalement dedans Paris, qui à cause de sa boue fut appelé Lu-

  1. Fade, sot.