Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/427

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tre compagnie. Viens çà ! dis, mon cheval, pourquoi est-ce que nous venons en cette place ? Si tu sçavois parler, tu me répondrois que c’est pour faire service aux honnêtes gens. Mais, ce me dira quelqu’un, gentilhomme italien, à quoi est-ce que tu nous peux servir ? À vous arracher les dents, messieurs, sans vous faire aucune douleur, et à vous en remettre d’autres, avec lesquelles vous pourrez manger comme avec les naturelles. Et avec quoi les ôtes-tu ? avec la pointe d’une épée ? Non, messieurs, cela est trop vieil ; c’est avec ce que je tiens dans ma main. Et que tiens-tu dans ta main, seigneur italien ? La bride de mon cheval. Cet arracheur de dents n’eut pas sitôt commencé cette belle harangue, qu’un crocheteur, un laquais, une vendeuse de cerises, trois maquereaux, deux filous, une garce et un vendeur d’almanachs, s’arrêtèrent pour l’ouïr. Pour moi, faisant semblant de regarder de ces vieux bouquins de livres que les libraires mettent là ordinairement à l’étalage, j’écoutai aussi bien comme les autres. Ayant tant de vénérables auditeurs, il renforça son bien dire et continua ainsi : Qui est-ce qui arrache les dents aux princes et aux rois ? Est-ce Carmeline[1] ? Est-ce l’Anglois à la fraise jaune ? Est-ce maître Arnaut, qui, pour faire croire qu’il arrache les dents aux potentats, a fait peindre autour de son portrait le pape et tout le consistoire des cardinaux, avec chacun un emplâtre noir sur la temple[2], montrant qu’ils ne sont pas exempts du mal des dents ? Non, ce n’est pas lui. Qui est-ce donc qui arrache les dents à ces grands princes ? C’est le gentilhomme italien que vous voyez, messieurs : moi, moi, ma personne ! Il disoit ceci en se montrant et se frappant la poitrine ; et il enfila après beaucoup d’autres sottises, s’interrogeant toujours soi-même et tâchant à parler italien écorché, encore qu’il fût un franc Normand. À l’ouïr dire, si l’on l’eût cru, personne n’eût plus voulu avoir aucune dent en bouche. Aussi se présenta-t-il un gueux auquel il en ôta plus de six, car il les lui avoit mises auparavant ; et, tenant un peu de peinture rouge dans sa bouche, il sembloit qu’il crachoit du sang. Messieurs, ce dit après le charlatan, je guéris les

  1. Ce dentiste eut pour successeur son neveu Carante.
  2. Tempe.