Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/438

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


retières, et qu’ils me disent chacun, à moi : Monsieur, faites-moi, je suis beau : commencez-moi ; achevez-moi ; ne me laissez pas pour un autre. Ma foi, ce dit alors Francion, il me semble que j’entends encore les fables de ces fées, dont les servantes entretiennent les enfans. L’on dit que, si elles alloient à la selle, elles n’y faisoient que du musc ; si elles pissoient, c’étoit eau d’ange ; si elles crachoient ou si elles se mouchoient, il sortoit de leur nez et de leur bouche des émeraudes et des perles ; et, si elles lavoient leurs mains, au lieu de crasse il en tomboit aussi des pierres précieuses. Je crois que, de même, à chaque action que fait Hortensius, il nous produit des livres ; il ne jette rien par en bas que des traductions ; s’il se mouche, il sort de son nez une histoire ; et, s’il veut cracher, il ne crache que des romans. Je vous avouerai tout ceci, repartit Hortensius ; car vous ne le dites que par figure et pour exprimer ma facilité d’écrire : vous êtes toujours en votre même peau, et vous ne vous tiendrez jamais de railler. Mais, pour vous montrer que tout ce que je dis n’est point moquerie, je vous veux faire voir les premières lignes que j’ai tracées de mon roman de l’épicycle, et de celui des parties du corps ; car je travaille à deux ou trois choses en même temps, aussi bien comme César.

En disant cela, il mit la main dans sa poche, et en tira une clef, une jambette, de méchans gants, un mouchoir sale, et quelques papiers aussi gras que le registre de la dépense d’un cuisinier. Il les feuilleta, mais il n’y trouva point ce qu’il cherchoit ; si bien qu’il resserra tout, disant qu’il montreroit une autre fois ce bel ouvrage à la compagnie. Il laissa à la vérité tomber quelques-uns de ses papiers ; mais il étoit si fort transporté parmi la joie qu’il recevoit de s’entendre louer, qu’il n’y prit pas garde. Francion les ramassa sans dire mot, et les serra en intention de les voir à loisir. Afin de les divertir, il lui demanda quels étoient les écrivains qui avoient alors de la vogue à Paris. Ne le sçavez-vous pas aussi bien que moi, lui dit Hortensius, il y en a assez que l’on loue qui sont dignes d’infamie. Vous avez à la cour trois ou quatre petits drôles qui font des vers de ballets et de petites chansons[1]. Ils n’ont ja-

  1. Le plaisant de ceci, c’est que Sorel était de ces « petits drôles. » Il a collaboré, pour le ballet des Bacchanales, avec Th. de Viau,