Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/447

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connoissoit point. Celui-ci vint à parler de ce livre, et, comme l’autre lui demandoit s’il n’y avoit pas de bonnes choses, il lui répondit qu’elles y étoient rares. Je lui demandai alors ce qu’il y trouvoit de mal et en parlai longtemps comme d’une chose fort indifférente. Il en fit tout de même, et me répondit franchement qu’il lui sembloit que l’auteur s’étoit trop amusé à des contes d’écolier. Je lui répliquai alors froidement et sans changer de visage : C’est que cela me plaisoit, et je crois que cela peut bien plaire aussi aux honnêtes gens, vu que les plus honnêtes hommes du monde ont passé par le collége. Il fut surpris et étonné de voir que j’étois l’auteur du livre qu’il avoit méprisé, et là-dessus, pour couvrir sa faute, il me dit ce qu’il y avoit trouvé de bon. Je vous proteste, dit alors Raymond à Francion, que voilà l’action la plus généreuse que j’ouïs jamais ; et, outre cela, cette ingénieuse façon de vous découvrir fut à admirer : un sot se fût mis en colère et eût pris tout le monde à partie ; mais pour vous il n’y a rien qui puisse troubler la tranquillité de votre âme. Ah ! que vous me venez de dire deux apophtegmes qui valent bien ceux de tous les hommes illustres ! Mais, quand je m’en souviens, lorsque vous me contâtes votre jeunesse, ne me dites-vous pas que l’on devoit bien se plaire à l’ouïr, puisque l’on entend bien avec contentement les aventures des gueux, des larrons et des bergers ? Cela est très-véritable, dit Francion, et je vous assure aussi qu’encore qu’il y en ait qui trouvent que dedans ce livre il y a des choses qui ne valent pas la peine d’être écrites, il ne faut pas que les lecteurs pensent faire les entendus : je sçais aussi bien qu’eux tout ce que l’on en doit dire, et c’est que je me suis plu à écrire de certaines choses qui me touchent, lesquelles, étant véritables, ne peuvent avoir d’autres ornemens que la naïveté. Nonobstant cela, je ne me veux point abaisser et ne feins point de dire que je ne sçais si ces écrivains, qui font tant aujourd’hui les glorieux, étant aussi jeunes que j’étois quand j’ai fait le livre dont je vous parle, que j’ai composé à l’âge de dix-huit ans[1], ont donné d’aussi bonnes marques de leur esprit. Je ne veux pas

  1. Ceci est à l’adresse de ceux qui persistent à regarder Sorel comme l’auteur de Francion. —— Sorel plaide les circonstances atténuantes, en faisant de son livre un péché d’extrême jeunesse.