Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/448

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même aller si loin : il faut parler du présent, et je serai bien aise que ces faiseurs de romans à la douzaine, et ceux qui composent des lettres tout exprès pour les faire imprimer, fassent quelque chose de meilleur avec aussi peu de temps et de soin que j’en ai mis à mon ouvrage. Je n’ai pas composé moins de trente-deux pages d’impression en un jour ; et si encore a-ce été avec un esprit incessamment diverti à d’autres pensées, auxquelles il ne s’en falloit guère que je ne me donnasse entièrement. Aucune fois j’étois assoupi et à moitié endormi, et n’avois point d’autre mouvement que celui de ma main droite, tellement que, si je faisois alors quelque chose de bon, ce n’étoit que par bonne fortune. Au reste, à peine prenois-je la peine de relire mes écrits et de les corriger ; car à quel sujet me fussé-je abstenu de cette nonchalance ? On ne reçoit point de gloire pour avoir fait un bon livre, et, quand on en recevroit, elle est trop vaine pour me charmer. Il est donc aisé à connoître, par la négligence, que j’avoue selon ma sincérité consciencieuse, que les ouvrages, où sans m’épargner je voudrai porter mon esprit à ses extrêmes efforts, seront bien d’un autre prix. Mais ce n’est pas une chose assurée que je m’y puisse adonner ; car je hais fort les inutiles observations, à quoi nos écrivains s’attachent. Jamais ce n’a été mon intention de les suivre, et, étant fort éloigné de leur humeur comme je le suis, l’on ne me sçauroit mettre en leur rang sans me donner une qualité que je ne dois pas recevoir. Ils occupent incessamment leur imagination à leur fournir de quoi contenter le désir qu’ils ont d’écrire, lequel précède la considération de leur capacité, et moi je n’écris que pour mettre en ordre les conceptions que j’ai eues longtemps auparavant. Que s’il semble à quelqu’un que je leur aie donné une manière de défi, je ne me soucierai guère de lui ôter cette opinion ; car il m’est avis que, faisant profession de garder religieusement les statuts de la noblesse, je pourrois bien appeler, si je voulois, mes adversaires au combat de la plume, ainsi qu’un cavalier en appelle un autre au combat de l’épée : on ne témoigne pas une vanité plus grande en l’un qu’en l’autre, en se promettant la victoire. Toutefois je ne me veux pas amuser à si peu de chose, et, ayant toujours fait plus d’état des actions que des paroles, j’aimerois beaucoup mieux m’exercer à la vertu qu’à l’éloquence ; et