Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/452

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bien faire ? J’ai trop de franchise pour celer la vérité, et, si j’eusse eu assez de loisir, j’eusse grossi mon volume de la vie d’une infinité de personnes qui semblent briguer une place dedans mon histoire par leurs continuelles sottises. Que si ceux de qui j’ai déjà parlé dans mes entretiens satiriques ne considèrent que je me mets souvent tout des premiers sur les rangs et ne se contentent de rire avec moi de tout ce que je dis d’eux, sçavez-vous ce qu’ils gagneront à se sentir offensés ? c’est qu’ils découvriront à tout le monde que c’est d’eux que je parle, ce que l’on ne sçavoit pas encore ; et qu’outre cela ils feront que désormais je ne feindrai plus de les nommer, puisqu’ils y auront commencé eux-mêmes. Vous semble-t-il qu’une personne de telle humeur se soucie beaucoup de dédier des livres, et que moi, qui ne sçaurois adorer que des perfections divines, je me doive humilier devant une infinité de gens qui sont tenus de rendre grâces à la fortune de ce qu’elle leur a donné des richesses pour couvrir leurs défauts ? Il vous faut apprendre que je ne regarde le monde que comme une comédie, et que je ne fais état des hommes qu’en tant qu’ils s’acquittent bien du personnage qui leur a été baillé. Celui qui est paysan et qui vit fort bien en paysan me semble plus louable que celui qui est né gentilhomme et n’en fait pas les actions : tellement que, ne prisant chacun que pour ce qu’il est et non pas pour ce qu’il a, j’estime également ceux qui ont la charge des plus grandes affaires et ceux qui n’ont qu’une charge de cotrets sur le dos, si la vertu n’y met de la différence. Je n’ai pas si peu de considération à la vérité, que je ne croie bien qu’il se peut trouver des gens aussi illustres pour leur mérite que pour leur race et leur fortune, et que le siècle n’est pas si barbare, qu’il n’y ait encore quelqu’un de vous qui aime les bonnes choses ; mais que ceux qui sont de ce nombre le fassent connoître mieux que par ci-devant, et je vous promets qu’alors non-seulement je leur dédierai des livres, mais encore je serai prêt à vivre et mourir pour leur service.

Voilà l’épître que j’adresserai aux grands, laquelle n’est point pourtant une épître, ou tout au moins elle n’est point dédicatoire, mais plutôt négatoire. Voilà qui est très-gaillard et très-hardi, repartit Raymond ; et, si cela n’offense personne, car ce n’est pas aux hommes de vertu que vous par-