Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/46

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m’y tenir, si je connois que vous ne m’y souffriez pas de fort bon cœur. Monsieur, répondit le gentilhomme, ne dites point que je recevrai de l’incommodité, il est impossible que vous m’en apportiez ; néanmoins je serois prêt à en endurer, s’il ne tenoit qu’à cela pour vous rendre du service. Je sortirois même d’ici, et vous y laisserois tout seul, pour vous donner le moyen d’y dormir plus à requoi[1], si je ne considérois que vous penseriez que je le ferois par dédain.

Une courtoisie si remarquable que celle de ce gentilhomme ne fut pas mal reconnue par Francion, qui se servit des termes les plus affables qu’il put inventer pour le remercier ainsi qu’il le méritoit.

Comme il fut couché, le gentilhomme lui fit sçavoir que sa bonne mine, qu’il avoit remarquée, et où il éclatoit je ne sçais quoi de noble et de non vulgaire, étoit un charme qui l’invitoit à lui faire un nombre infini d’offres de service. Francion, qui portoit un nom qui lui étoit véritablement dû, pour sa franchise accoutumée, lui répondit sans feintise, qu’il lui rendoit grâces de la bonne volonté qu’il avoit pour lui ; mais qu’encore qu’il y allât de son intérêt il ne trouvoit pas bon qu’il fondât son jugement sur de bien foibles apparences, qui sont ordinairement trompeuses, et qu’il devoit se figurer que souventefois l’on trouve, par la communication, qu’une méchante âme loge dessous un beau corps de qui l’on a été déçu. Je sçais, bien que je ne me trompe point, dit le gentilhomme, et que tant plus je vous fréquenterai, tant plus je reconnoîtrai la vérité de ce que les traits de votre visage m’ont dit. Je tiens que les règles de la physionomie ne sont point menteuses. Selon ce qu’elles m’enseignent, je vois beaucoup de bonnes choses en votre personne ; et puis j’ai connu un jeune gentilhomme qui vous ressembloit parfaitement bien, lequel étoit le plus estimable que j’aie jamais pratiqué. Toutes ces choses me donnent une extrême envie de sçavoir qui vous êtes, de quel pèlerinage vous venez, et qui c’est qui vous a blessé à la tête comme vous êtes. De vous faire maintenant connoître tout à fait qui je suis, et vous réciter beaucoup d’aventures qui me sont arrivées, je ne le puis pas faire, dit Francion, à

  1. En repos.