Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/496

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que je confesse à ma honte qu’elle a raison de se plaindre. Émilie lui a laissé une de ses lettres, qu’elle m’a montrée et je ne pense pas être ce que je suis et n’avoir plus d’yeux ni de jugement si ce n’est vous qui l’avez écrite.

Francion, ayant ouï paisiblement ceci, dit qu’il ne nieroit jamais d’avoir écrit des lettres à Émilie, ni même de l’avoir été voir. Mais, brave Dorini, continua-t-il, ne me connoissez vous plus ? Pensez-vous que j’aie cessé d’être ce que j’étois, ou bien si vous êtes changé de ce que vous étiez ? Ne sçavez-vous pas que nous avons toujours vécu dedans cette liberté, laquelle vous n’avez point trouvé étrange que jusques à cette heure ? Et je ne sçais pourquoi vous m’en parliez avec tant d’animosité. Lorsque je vous ai vu en France chez Raymond, repartit Dorini, je ne m’étonnois pas de vos affections inconstantes et déréglées, parce que vous meniez encore vie de garçon ; mais il faut mener maintenant une vie plus retenue. Je vous avoue, dit Francion, que j’y suis obligé depuis hier, que je contractai avec Nays, et que, si désormais je faisois quelque chose qui y contrariât, je m’estimerois coupable ; mais, lorsque j’ai été voir Émilie, je n’étois point encore lié. Vous ne deviez pas pourtant la rechercher avec tant de passion, repartit Dorini, puisque d’un autre côté vous témoigniez d’en avoir pour ma parente. D’ailleurs vous avez bien passé plus outre, et nous croyons qu’Émilie a de vous une promesse de mariage par écrit. L’a-t-elle montrée à Nays ? dit Francion. Non, de vérité, répondit Dorini ; mais elle craignoit peut-être que l’on ne lui déchirât et que l’on ne lui ôtât cette pièce, qui lui servira beaucoup contre vous. Je vous proteste qu’elle n’en a point, dit Francion. Mais sans tout cela, repartit Dorini, nous nous imaginons que vous avez joui d’elle à votre plaisir. J’ai toujours aimé les voluptés de l’amour, comme vous sçavez, dit Francion, c’est pourquoi vous pouvez croire que je ne serois pas fâché d’avoir eu sa jouissance, et je ne le cèlerois point même si cela étoit ; car c’est quelquefois une partie des contentemens du vainqueur de chanter la gloire de son triomphe. D’ailleurs, si cela étoit, je me figure qu’elle n’en auroit pas davantage d’action contre moi, parce que les juges, voyant cette lascivité de s’être sitôt laissée aller à un étranger, me recevroient à prouver comme elle auroit toujours été de mauvaise vie. Et Nays ne me devroit point reje-