Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/518

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belles dames que l’on puisse voir. Il n’a été question que de faire en sorte qu’il la rencontrât, afin qu’il eût le désir de la connoître ; et, pour parvenir à ceci, il s’est servi d’un certain bouffon appelé Bergamin, qui faisoit semblant d’affectionner Francion, mais qui néanmoins étoit beaucoup plus aise d’obliger Ergaste, qu’il connoissoit de plus long temps. Celui-ci mena Francion en une certaine église, où il sçavoit qu’Émilie devoit être avec sa mère, et il feignit de ne les connoître point, pour mieux couvrir son jeu. Il sortit, comme pour les suivre, et vint apprendre une heure après à Francion qui elles étoient. Depuis, il lui fit connoître Salviati, qui se disoit être leur solliciteur, et qui lui promit de le mener dans leur maison, pour voir cette belle fille qui lui donnoit tant de désirs. Il l’y mena donc ; et, dès que Francion l’eut vue, il en devint éperdument amoureux, jusqu’à lui écrire quantité de lettres que Salviati lui a fait tenir ; et on croit qu’il l’a été voir le soir à la dérobée, et que même il lui a donné une promesse de mariage. Il a fait en cela plus qu’Ergaste n’espéroit, car il s’attendoit seulement qu’il fréquenteroit souvent chez Lucinde et que Nays, en ayant ouï parler, en seroit tellement irritée, qu’elle le quitteroit pour une telle perfidie. Mais voilà le comble du malheur pour ce pauvre homme, qui s’est empêtré de toutes façons dans les filets que ses ennemis lui ont tendus. Salviati est un homme assez secret ; il ne m’auroit jamais dit cela, si je ne lui eusse fait connoître que j’étois employé pour Valère en de semblables entreprises ; encore je vous jure qu’il a fallu que cette liberté de parler lui soit venue entre les pots et les bouteilles.

Corsègue en demeura là-dessus, et ceux qui étoient présens s’étonnèrent de tant de fourbes qui sortoient de l’esprit vindicatif des Italiens. Ils souhaitèrent que la justice en eût connoissance, pour en faire la punition et pour remettre Francion en liberté ; et ils se promirent bien qu’ils divulgueroient toutes ces choses, afin que l’on reconnût son innocence. Raymond dit à Corsègue qu’il n’avoit pas encore sujet d’être entièrement satisfait, s’il ne lui promettoit de redire devant les juges tout ce qu’il avoit dit devant lui. Mais, répondit-il, je serai par ce moyen hors d’espoir de rentrer en grâce auprès de mon maître : n’est-ce pas assez de vous avoir déclaré ses secrets ? Non, ce dit Raymond ; car, encore que