Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/517

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par un seigneur vénitien qui s’appelle Ergaste ; celui-ci étoit autrefois merveilleusement jaloux de mon maître, et mon maître étoit aussi fort jaloux de lui ; mais, parce qu’ils avoient vu qu’ils n’étoient acceptés d’elle ni l’un ni l’autre, et qu’elle se moquoit d’eux également pour n’estimer qu’un étranger, ils avoient cessé leur inimitié pour faire ensemble une conjuration contre celui-ci, et ils avoient tant fait, qu’il avoit été arrêté dans une forteresse de leur ami ; et puis un certain écrivain, appelé Salviati, avoit après contrefait des lettres fort désobligeantes au nom de Francion, pour envoyer à Nays, afin de lui faire croire qu’il la méprisoit et qu’il l’abandonnoit pour jamais, sans avoir souci de venir à Rome. Mais Francion est arrivé depuis quelque temps, contre l’attente de Valère et d’Ergaste, qui recommençoient chacun leur recherche de leur côté et faisoient à qui mieux mieux, tellement qu’ils reprenoient leurs vieilles inimitiés. Alors, ayant sçu que celui-ci étoit rentré en faveur, ils se sont vus derechef pour conférer sur cette affaire, et tout au moins ils se sont accordés au désir qu’ils avoient de le ruiner. Ils ont juré qu’ils feroient chacun tout du pis qu’ils pourroient contre lui, et qu’ils y emploieroient leurs meilleures inventions. Or je vous ai dit de quelle sorte Valère a eu dessein de perdre Francion pour le faire condamner à mort, ou tout au moins le mettre en si mauvaise odeur près de sa maîtresse qu’elle ne veuille plus de lui. Mais Ergaste y a procédé d’une autre voie, ainsi que j’appris dernièrement de Salviati, qui est un homme corrompu qu’il emploie en toutes ses affaires. Il a sçu qu’une Vénitienne, appelée Lucinde, étoit venue ici avec sa fille Émilie, non pas tant pour solliciter quelque procès, comme elle fait accroire, que pour voir si sa fille y trouvera une meilleure fortune que dans leur ville. Or il a eu autrefois une grande fréquentation avec ces dames et il a été fort amoureux d’Émilie, de qui même l’on tient qu’il a joui ; si bien que, s’il ne l’épouse, à cause qu’elle est trop pauvre, tout au moins voudroit-il qu’elle en eût attrapé quelque autre, non-seulement pour le bien qu’il lui désire, mais afin d’être déchargé d’elle. Et, parce qu’il sçait que Francion est d’une complexion si amoureuse, qu’il se pique fort aisément, il s’est imaginé qu’il auroit de l’affection pour Émilie aussitôt qu’il l’auroit vue ; car, en effet, l’on tient que c’est une des plus