Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/527

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homme n’étoit point fort obligé à elle, quand elle lui eût accordé ce qu’elle avoit déjà donné à un autre. D’ailleurs la plainte de Salviati n’étoit guère considérable, si bien qu’il ne s’y arrêtoit pas. Pour ce qui étoit de Francion, il disoit toujours qu’il n’avoit rien promis à Émilie, et qu’aussi ne se vantoit-il point d’avoir eu d’elle les extrêmes faveurs ; et qu’au reste il n’y avoit guère d’honneur pour elle et pour les siens, s’ils vouloient faire croire qu’il eût joui d’elle, encore qu’il protestât que cela n’étoit jamais arrivé.

La plainte de Salviati alloit passer pour une indiscrétion, lorsque l’on fut contraint de songer à une autre, que fit un sbire, qui étoit présent. Voyant que l’on vouloit arrêter Francion pour une cause amoureuse, il voulut aussi faire arrêter Raymond pour un semblable sujet. Il l’avoit reconnu, dès le commencement, pour un homme qui lui avoit fait un affront signalé ; mais il n’avoit pas eu jusqu’alors la hardiesse d’en parler. Enfin il s’avança vers le juge, et, joignant les mains, le supplia de lui faire justice de ce gentilhomme, qu’il lui montra, parce qu’il avoit déshonoré sa maison. Le juge lui dit qu’il racontât comment cela s’étoit fait ; et il parla de cette sorte, avec une voix assez basse et fort tremblante : Je vous veux apprendre une étrange chose, monseigneur ; il faut que vous sçachiez qu’étant sorti il y a quelque temps fort matin pour solliciter mes affaires je revins à la maison plus tôt que je n’avois délibéré, d’autant que j’avois oublié un papier qui m’étoit fort nécessaire. Je trouvai ce François dedans ma chambre, où il entretenoit ma femme, qui n’étoit pas encore tout habillée. Vous sçavez combien nous trouvons mauvais que l’on entre si privément dans nos maisons, et même jusqu’auprès de nos femmes, que l’on ne peut trop conserver. Je criai fort la mienne d’avoir permis que cet homme la vînt voir, et je parlai aussi fort rudement à lui : mais il s’excusa sur la coutume de son pays, qu’il ne pouvoit oublier, n’ayant pas songé que l’on vivoit autrement à Rome : qu’au reste il venoit pour affaire, et qu’il me supplioit de lui dire des nouvelles du procès d’un certain gentilhomme de ses amis, dont j’avois quelque connoissance. Or il avoit trouvé cette fourbe fort à propos ; car j’étois bien instruit de cette affaire, et j’avois quelques papiers dans mon cabinet qui la concernoient. J’y voulus entrer pour les prendre, afin de les lui montrer,