Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/534

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Je n’en voulus rien faire, disant que je désirois la saluer auparavant ; mais elle commença de me dépouiller en bouffonnant, et me fit accroire qu’il y auroit bien du plaisir, si j’allois surprendre sa maîtresse. Quand je fus tout déshabillé, elle ouvrit une porte, et m’y fit passer sans chandelle, ce que je fis allégrement, croyant que ce fût par là que l’on entroit dans la chambre ; mais, ayant fermé vitement la porte sur moi, je me doutai bien qu’elle m’avoit trompé. Je me pensai rompre le col en voulant marcher plus avant ; car je croyois que le chemin fût uni, et c’étoit une montée. Je m’écorchai toutes les cuisses en tombant, et mon recours fut de crier et de heurter à la porte avec les deux poings ; mais la servante me vint dire que, si je ne me taisois, elle enverroit là quelqu’un qui me traiteroit d’une étrange sorte. Je la pensai gagner par les prières et les promesses, mais cela fut inutile. Elle continua de me menacer, de sorte que je fus contraint de demeurer en silence. Bien qu’il fasse maintenant assez chaud, si est-ce que la nuit a été froide et fort incommode pour moi ; et je vous assure bien que de ma vie je n’en ai passé une plus mauvaise. Je me suis tenu assis sur un degré, me serrant le plus qu’il m’étoit possible, pour n’avoir pas si froid. Quand le jour a été venu, j’ai été longtemps à faire mes plaintes, sans que l’on y ait rendu aucune réponse ; et je crois que la servante s’étoit éloignée à dessein pour n’être point obligée de parler à moi. Enfin il est descendu un gros maraud du haut de l’escalier, tenant une épée d’une main et un nerf de bœœuf de l’autre, qui, me donnant un coup de nerf sur l’épaule, m’a commandé de déloger de là. J’ai été forcé de descendre sans lui pouvoir faire entendre mes raisons et sans espérer de me pouvoir faire rendre mes hardes. J’ai trouvé qu’au bas de l’escalier il y avoit une petite issue qui rendoit dans une ruelle, où il m’a poussé, et puis il a fermé la porte dessus moi. Je suis demeuré là pourtant assis sur une pierre, rêvant à ce que je devois faire. Fort peu de personnes passent par là, car cette ruelle n’a qu’un bout, et encore ceux qui y passoient n’étoient que des gens de petite condition. Je me plaignois à eux que l’on m’avoit pris mes habits. Quelques-uns s’en moquoient, disant que c’étoit bien fait, puisque je voulois aller voir les dames. Les autres me plaignoient et me disoient qu’ils avoient trop peu de pouvoir pour m’as-