Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/62

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temps-là, duquel je ne veux rien dire, sinon qu’il étoit aussi homme de bien que quelques autres de son étoffe, elle fut séparée de biens.

Elle se tint donc toujours au logis où elle s’étoit retirée, et bien souvent de lestes mignons de ville la venoient visiter ; entre autres il y en eut un d’assez bonne façon qui, comme je le reconduisois un soir dessus les montées avec une chandelle, essaya de me baiser. Je le repoussai un peu rudement, et vis bien qu’il s’en alla tout triste, à cause de cela. Quelques jours après, il revint, et fit glisser dedans ma main quelques testons[1], qui me rendirent plus souple qu’un gant d’Espagne ; non pas que je fusse prête à lui accorder la moindre faveur du monde, je veux dire seulement que j’avois une certaine bienveillance pour lui.

Je n’eusse pas pu croire qu’il me voulût tant de bien qu’il faisoit, si une femme inconnue, que je rencontrai a la halle, ne m’en eût assurée, et ne m’eût dit que j’avois le moyen de me rendre la plus heureuse du monde, si je voulois aller demeurer avec lui. Je devois alors être bien glorieuse, et me croire bien plus belle que ma maîtresse, puisqu’un de ses pigeons sortoit de son colombier pour venir au mien ; aussi me souviens-je qu’elle avoit été jalouse de moi étant avec monsieur, et qu’elle n’avoit pas voulu aller une fois aux champs, craignant qu’en son absence il ne me fit coucher au grand lit.

Vous riez, messieurs, de m’entendre parler de la sorte. Eh quoi ! ne sçauriez vous croire que j’aie été belle ? ne se peut-il pas faire qu’en un lieu de la terre raboteux, plein d’ornières et couvert de boue, il y ait eu autrefois un beau jardin, enrichi de toutes sortes de plantes et émaillé de diverses fleurs ? Ne peut-il pas être aussi que ce visage ridé, couvert d’une peau sèche et d’une couleur morte, ait eu en ma jeunesse un teint délicat et une peinture vive ? Ignorez-vous la puissance





  1. Ancienne monnaie, qui fut frappée pour la première fois sous Louis XII, et dont un édit de Henri III défendit le cours. Sa valeur, qui était d’abord de dix sous, s’éleva jusqu’à douze sous six deniers. Sur une de ses faces était gravée la teste du Roi ; de là le nom de teston. — On employait ce mot, aux seizième et dix-septième siècles, pour désigner l’argent en général :

    Certain quidam amoureux de testons.
    REGNIER