Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/71

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chef-d’œuvre de nature. Elle n’est pas ma parente de si loin, lui dit Marsaut en s’en retournant, qu’elle ne m’appelle son cousin à tour de bras. L’Anglois lui demanda s’il m’alloit visiter quelquefois, et s’il n’y avoit point de moyen qu’il y allât avec lui. Comment, monsieur, dit Marsaut, à peine y puis-je avoir entrée pour moi, car le seigneur qui la possède est si jaloux, qu’il a des épies qui veillent sur ses actions et gardent que personne ne parle à elle, principalement en particulier ; que, si vous espérez acquérir ses bonnes grâces, je ne pense pas que cela soit facile, encore que votre mérite soit infini ; car elle lui a trop bien donné son cœur pour le dégager sitôt.

Cette difficulté augmenta les désirs de l’Anglois, qui ne sortit jamais depuis qu’il ne fît la ronde autour de ma maison, comme s’il l’eût voulu prendre d’assaut. Je fus avertie de ce qu’il me falloit faire, et, à l’heure que mon nouvel amant passoit, je me mettois à la fenêtre pour jeter toujours des œillades languissantes dessus lui, comme si j’eusse été transie d’amour à son sujet. Un jour Marsaut s’arrêta tout exprès à parler à moi sur ma porte, comme l’autre étoit en notre quartier, et, quand il passa, je dis fort haut : Mon Dieu ! qui est cet étranger-là ? il a parfaitement bonne mine.

Cette parole, qu’il entendit, lui navra le cœur par l’oreille ; mais la passion qu’il eut alors ne fut pourtant rien à comparaison de celle qu’il sentit lorsque Marsaut, étant de retour, lui conta que je m’étois enquise encore bien plus particulièrement de lui après qu’il avoit été passé, et que j’étois si aise de le voir, que je me tenois tous les jours à ma fenêtre à l’heure qu’il avoit accoutumé de venir en ma rue. Voila un bon commencement pour votre amour, ajouta Marsaut, il faut poursuivre à tout hasard : je me fais fort de vous y servir beaucoup. L’Anglois, tout comblé de joie, embrassa une infinité de fois Marsaut, qui, pour commencer à faire son profit, supplia l’hôte de faire accroire qu’il lui devoit cinquante écus pour l’avoir logé. Il tenoit cabaret chez lui, et s’entendoit avec les filous, qui y menoient boire des dupes pour les tromper au jeu ou leur ôter leur argent de violence ; voilà pourquoi il n’avoit garde qu’il ne s’accordât à faire ce que lui demandoit un du métier. Comme Marsaut étoit avec l’Anglois, il lui vint dire qu’il avoit affaire des cinquante écus qu’il lui devoit : Marsaut fit réponse qu’il n’avoit point