Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/70

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qu’à sortir de leur nécessité, et qu’ils n’étoient pas si sots ni si vains que de faire estime d’une blâmable victoire acquise sur des personnes attaquées au dépourvu.

Depuis, Perrette, ayant eu leur accointance, leur servit à recéler beaucoup de larcins, dont elle avoit sa part pour nous entretenir. Le commissaire souffroit que l’on fît tout ce ménage, encore que les voisins l’importunassent incessamment de nous faire déloger, parce qu’il avoit avec nous un acquêt qui n’étoit pas si petit, qu’il n’aidât beaucoup à faire bouillir sa marmite.

Nous jouâmes en ce temps-là beaucoup de tours admirables à des gens qui payoient toujours, malgré eux, l’excessive dépense que nous faisions. Je ne vous en veux raconter qu’un entre les autres, venu de l’invention de Marsaut, qui s’étoit rendu, par l’exercice, un des plus subtils voleurs qui fût en toutes les bandes des Rougets et des Grisons ; car les compagnies s’appeloient ainsi. Il continuoit toujours à jouir de moi quand il en avoit envie, et n’étoit point jaloux que d’autres que lui eussent le même bien, pourvu que cela lui rapportàt du gain et qu’il n’y eût autre que lui qui fût leur maquereau. De tous côtés il me cherchoit des pratiques, mais non point des communes ; car il ne s’y arrêtoit pas seulement. Il ne buttoit qu’aux excellentes, comme étoit celle que je m’en vais vous dire. Un jeune gentilhomme anglois étoit logé avec lui au faubourg Saint-Germain, et lui avoit une fois dit qu’il ne voyoit point de si belles femmes en France qu’en son pays. Marsaut lui ayant répondu qu’elles se cachoient à Paris dedans les maisons, comme des trésors qui ne devoient pas être mis à la vue de tout le monde, il s’enquit de lui s’il en connoissoit quelqu’une. Je vous veux faire voir la plus belle que je connoisse, ce dit Marsaut, et qui est entretenue par un des plus grands seigneurs de la cour. Après avoir dit cela, il le mène promener, lui contant mille merveilles de mes perfections, et le fait passer par dedans notre rue, où il lui montre ma demeure. Il fallut qu’ils y retournassent par dix ou douze fois pour me voir à la fenêtre, car je ne m’y tenois pas souvent, et encore n’étoit-ce que le soir ; ce qui fit que l’Anglois, ayant déjà l’opinion préoccupée, et ne pouvant pas voir parmi l’obscurité les défauts de mon visage, s’il y en avoit, crut que j’étois un