Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/73

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ment, comme il fit depuis, en me disant en deux mots que le brave chevalier que je voyois se mouroit d’amour pour moi, et en répondant à l’Anglois, suivant mes paroles, que, sur tous les vices du monde, je haïssois l’ingratitude, et serois prompte à reconnoître son affection puisqu’elle étoit jointe à des perfections incomparables dont j’étois éprise.

Là-dessus, Perrette sortit de sa chambre et me dit avec une voix rude, comme si elle eût été en colère : rentrez ici, à qui parlez-vous la-bas ? Je parle à mon cousin, répondis-je ; puis aussitôt, avec une façon craintive et éperdue, je dis adieu à mon serviteur et à mon feint parent, qui lui dit que celle qu’il avoit ouï crier étoit une vieille à qui l’on m’avoit donnée en une étroite garde ; que, pour conquêter une si précieuse toison comme ma beauté, il falloit tâcher d’endormir ce dragon veillant, et qu’il étoit vraisemblable que les écus étoient les enchantements les plus assurés. Les liens de son amour étoient attachés si fermement, qu’il consentit bien à détacher ceux de sa bourse ; de sorte que le lendemain, étant encore avec Marsaut, et ayant trouvé Perrette à la porte, elle n’eut pas sitôt déclaré, comme par manière d’entretien, qu’elle étoit en peine de trouver de l’argent à emprunter, qu’il s’offrit à lui en apporter autant qu’elle en avoit besoin ; et, de fait, à l’instant il s’en retourna chez lui querir quelques cents francs, ce qui étoit environ la somme dont Perrette se disoit avoir nécessité. Après qu’il la lui eut comptée dedans sa chambre, il dit à l’oreille de Marsaut, qui étoit présent, qu’il songeât à son affaire ; et Marsaut, après avoir parlé à l’écart à Perrette, lui vint rapporter qu’elle étoit vaincue par sa courtoisie, et qu’elle manqueroit à la fidélité qu’elle avoit promise à un grand seigneur, pour lui complaire, en le faisant jouir de moi la nuit du lendemain.

L’heure de cette douce assignation venue, il se trouva en notre maison avec un habit tout chargé de passemens d’or car d’autant que le roi les avoit défendus par un édit[1], lui, qui étoit étranger, se plaisoit à en porter, pour paroitre davantage avec une chose qui n’étoit pas commune. Tout son corps étoit curieusement nettoyé et parfumé ; car il songeoit qu’ayant à coucher avec la maîtresse d’un grand, accoutumée

  1. En 1613