Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/74

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aux somptuosités, il ne falloit pas être en autre façon, craignant d’être dédaigné. Lorsqu’il fut au lit près de moi, je vous assure que je ne suivis pas un conseil que Perrette et Marsaut m’avoient donné, de ne lui point départir la cinquième et dernière faveur de l’amour, et de ne le point laisser passer outre la vue, la communication, le baiser et le toucher ; car je ne songeois pas tant au gain que l’on m’avoit assuré que je ferois en me montrant un peu revêche qu’au plaisir présent dont j’étois chatouillée. J’avois la curiosité de goûter si l’on recevoit plus de contentement avec un étranger qu’avec un François ; et puis celui-là étoit si beau et si blond, que, ma foi, j’eusse été plus fière qu’une tigresse si je n’eusse fait toucher son aiguille au pôle où elle tendoit.

Notre commissaire, qui avoit été averti de cette nouvelle proie, vint pour en avoir sa part, comme nous nous embrassions aussi amoureusement que l’on se puisse figurer. La bonne Perrette lui ouvrit tout bellement la porte, l’admonestant de bien jouer son rôlet. À son arrivée, je me jetai toute en chemise à la ruelle du lit, et mon amant éperdu, oyant dire que l’on me vouloit mener en prison, s’en alloit courir à son épée, lorsqu’un sergent et son recors l’arrêtèrent furieusement par le bras, le menaçant de le loger aux dépens du roi. Ayant eu inutilement son recours aux supplications, il s’avisa de se servir de ce divin métal dont tout le monde est enchanté ; et, ayant pris quelques pistoles dans les pochettes de son haut-de-chausses, il en contenta si bien cette canaille, qu’elle le laissa en paix se recoucher auprès de moi.

Voila la première alarme qu’il eut : mais ce ne fut pas la dernière ni la plus effroyable ; car, comme ses esprits se furent rechauffés, après avoir perdu la peur passée qui les avoit glacés entièrement, étant prêt à se donner du bon temps pour ses pistoles, l’on heurta assez fort à notre porte, qui fut incontinent ouverte, et l’un des camarades de Marsaut bien en point entra dedans ma chambre avec trois autres après lui, qui lui parloient toute sorte de révérence, comme à leur maître. Moi qui sçavois la momerie, je fis accroire à l’étranger que c’étoit là le seigneur qui étoit amoureux de moi, et le suppliai de se cacher promptement à ma ruelle. Ce fanfaron de tire-laine, qui s’entendoit des mieux à trancher du grand, demanda à Perrette où j’étois. Elle est déjà cou-