Page:Sorel - Réflexions sur la violence.djvu/159

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encore goûté les avantages du pouvoir, n’avait pas une théorie de l’État aussi féroce que celle qu’il a aujourd’hui.


Je crois qu’en voilà assez pour me permettre de conclure que si, par hasard, nos socialistes parlementaires arrivaient au gouvernement, ils se montreraient de bons successeurs de l’Inquisition, de l’Ancien Régime et de Robespierre ; les tribunaux politiques fonctionneraient sur une grande échelle et nous pouvons même supposer que l’on abolirait la malencontreuse loi de 1848, qui a supprimé la peine de mort en matière politique. Grâce à cette réforme, on pourrait voir de nouveau l’État triompher par la main du bourreau.

Les violences prolétariennes n’ont aucun rapport avec ces proscriptions ; elles sont purement et simplement des actes de guerre, elles ont la valeur de démonstrations militaires et servent à marquer la séparation des classes. Tout ce qui touche à la guerre se produit sans haine et sans esprit de vengeance ; en guerre on ne tue pas les vaincus ; on ne fait pas supporter à des êtres inoffensifs les conséquences des déboires que les armées peuvent avoir éprouvées sur les champs de bataille[1] ; la force s’étale alors suivant sa nature, sans jamais prétendre rien

  1. Je signale ici un fait qui n’est peut-être pas très connu : la guerre d’Espagne, au temps de Napoléon, fut l’occasion d’atrocités sans nombre ; mais le colonel Lafaille dit qu’en Catalogne les meurtres et les cruaulés ne furent jamais le fait des soldats espagnols enrégimentés depuis un certain temps et ayant pris les mœurs propres à la guerre (Mémoires sur les campagnes de Catalogne de 1808 à 1814, pp. 164-165)