Page:Sorel - Réflexions sur la violence.djvu/197

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


soupçonnaient des pièges, — en quoi ils n’avaient pas complètement tort, car les utopistes eussent mené le monde à des désastres, à la tyrannie et à la bêtise, si on les avait écoutés.

Marx avait, au plus haut degré, l’idée que la révolution sociale dont il parlait constituerait une transformation irréformable et qu’elle marquerait une séparation absolue entre deux ères de l’histoire ; il est revenu souvent sur ces points et Engels a essayé de faire comprendre, sous des images parfois grandioses, comment l’affranchissement économique serait le point de départ d’une ère n’ayant aucun rapport avec les temps antérieurs. Rejetant toute utopie, ces deux fondateurs renonçaient aux ressources que leurs prédécesseurs avaient possédées pour rendre moins redoutable la perspective d’une grande révolution ; mais si fortes fussent les expressions qu’ils employaient, les effets qu’elles produisent sont encore bien inférieurs à ceux qui résultent de l’évocation de la grève générale. Avec cette construction il devient impossible de ne pas voir qu’une sorte de flot irrésistible passera sur l’ancienne civilisation.

Il y a là quelque chose de vraiment effrayant ; mais je crois qu’il est très essentiel de maintenir très apparent ce caractère du socialisme, si l’on veut que celui-ci possède toute sa valeur éducative.

Il faut que les socialistes soient persuadés que l’œuvre à laquelle ils se consacrent est une « œuvre grave, redoutable et sublime » ; c’est à cette condition seulement qu’ils pourront accepter les innombrables sacrifices que leur demande une propagande qui ne peut procurer ni honneurs, ni profits, ni même satisfactions intellectuelles immédiates. Quand l’idée de la grève générale n’aurait