Page:Sorel - Réflexions sur la violence.djvu/237

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pauvres, non seulement par la charité, mais par une foule d’institutions propres à atténuer les douleurs causées par l’économie capitaliste. Il paraît qu’encore aujourd’hui c’est à ce point de vue que les choses sont considérées dans le monde qui admire Jaurès comme un prophète ; on m’a raconté que celui-ci a cherché à convertir Buisson au socialisme en faisant appel à son bon cœur et que ces deux augures eurent une discussion fort cocasse sur la manière de corriger les fautes de la société.

La masse croit qu’elle souffre parce qu’elle subit une inique conséquence d’un passé qui était plein de violences, d’ignorance et de méchanceté ; elle a confiance dans le génie de ses chefs pour la rendre moins malheureuse ; à une hiérarchie malfaisante, elle croit que la démocratie substituerait, si elle était libre, une hiérarchie bienfaisante. — Les chefs qui entretiennent leurs hommes dans cette douce illusion voient le monde à un tout autre point de vue ; l’organisation sociale actuelle les révolte dans la mesure où elle crée des obstacles à leur ambition ; ils sont moins révoltés par l’existence des classes que par l’impossibilité où ils sont d’atteindre les positions acquises par leurs aînés ; le jour où ils ont suffisamment pénétré dans les sanctuaires de l’État, dans les salons, dans les lieux de plaisir, ils cessent généralement d’être révolutionnaires et parlent savamment de l’évolution.

2° Le sentiment de révolte que l’on rencontre dans les classes pauvres se colorera dès lors d’une atroce jalousie. Nos journaux démocratiques entretiennent cette passion avec beaucoup d’art, dans la pensée que c’est le meilleur moyen d’abrutir leur clientèle et de se l’attacher ; ils exploitent les scandales qui surgissent dans la société riche ; ils entraînent leurs lecteurs à éprouver un plaisir