Page:Sorel - Réflexions sur la violence.djvu/242

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laisser se développer des sentiments étrangers à cette discipline ; les utopies sociales furent faites en vue de maintenir un noyau de guerriers homériques dans les cités, etc. De notre temps, les guerres de la liberté n’ont guère été moins fécondes en idées que celles des anciens Grecs.

Il y a un autre aspect de la guerre qui n’a plus aucun caractère de noblesse et sur lequel insistent toujours les pacifistes[1]. La guerre n’a plus ses fins en elle-même ; elle a pour objet de permettre aux hommes politiques de satisfaire leurs ambitions : il faut conquérir sur l’étranger pour se procurer de grands avantages matériels et immédiats ; il faut aussi que la victoire donne au parti qui a dirigé le pays pendant les temps de succès, une telle prépondérance qu’il puisse se permettre de distribuer beaucoup de faveurs à ses adhérents ; on espère enfin que le prestige du triomphe enivrera tellement les citoyens qu’ils cesseront de bien apprécier les sacrifices qu’on leur demande et qu’ils se laisseront aller à des conceptions enthousiastes de l’avenir. Sous l’influence de cet état d’esprit, le peuple permet facilement à son gouvernement de développer son organisme d’une manière abusive, en sorte que toute conquête au dehors peut être considérée comme ayant pour corollaire une conquête à l’intérieur, faite par le parti qui détient le pouvoir.

La grève générale syndicaliste offre les plus grandes analogies avec le premier système de guerre : le prolétariat s’organise pour la bataille, en se séparant bien des

  1. La distinction des deux aspects de la guerre est la base du livre de Proudhon sur La guerre et la paix.