Page:Sorel - Réflexions sur la violence.djvu/349

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réalité qui fait naître des idées et non comme une application d’idées.


B. — aux valeurs construites par les maîtres, Nietzsche oppose le système construit par les castes sacerdotales, l’idéal ascétique contre lequel il a accumulé tant d’invectives. L’histoire de ces valeurs est beaucoup plus obscure et plus compliquée que celle des précédentes ; l’auteur allemand cherche à rattacher l’origine de l’ascétisme à des raisons physiologiques que je n’examinerai pas ici. Il se trompe certainement lorsqu’il attribue aux Juifs un rôle prépondérant ; il ne semble pas du tout que l’antique judaïsme ait eu un caractère ascétique ; il a sans doute, attaché, comme les autres religions sémitiques, de l’importance aux pèlerinages, aux jeûnes, aux prières prononcées dans un appareil misérable ; les poètes hébreux ont chanté un espoir de revanche qui existait au cœur de persécutés ; mais jusqu’au second siècle de notre ère les Juifs ont demandé cette revanche aux armes[1] ; — d’autre part, chez eux la vie de famille était trop forte pour que l’idéal monacal pût devenir important.

Si pénétrée de christianisme que soit notre civilisation moderne, il n’en est pas moins évident que, même au Moyen Age, elle a subi des influences étrangères à l’Église, en sorte que les anciennes valeurs ascétiques se sont transformées peu à peu. Les valeurs auxquelles le

  1. Il faut toujours bien prendre garde que le Juif du Moyen Age, devenu si résigné, ressemble beaucoup plus au chrétien qu'à ses ancêtres.