Page:Sorel - Réflexions sur la violence.djvu/383

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donner naissance à des légendes qui charmaient les masses populaires ; ce charme provenait surtout de ce que ces aventures renfermaient d’extraordinaire ; l’extraordinaire ne pouvait entrer dans la philosophie classique des Grecs.

Je crois bien, cependant, qu’en dépit de cette règle Aristote s’est souvenu du héros grec, qui avait occupé une place si éminente dans les traditions nationales, quand il a parlé de la destinée réservée à l’homme de génie. Celui-ci ne peut être soumis aux lois communes ; on ne saurait le supprimer par la mort ou par l’exil ; la Cité n’a donc d’autre parti à prendre que celui de se soumettre à son autorité. Il faut observer que ces réflexions célèbres occupent seulement quelques lignes dans la Politique et, surtout, qu’Aristote semble regarder comme fort peu vraisemblable l’hypothèse de la réapparition de tels demi dieux[1].

Les ascètes étaient appelés à avoir une histoire bien autrement importante que les autres isolés. Les hommes qui se soumettent à des épreuves corporelles propres à frapper de stupeur l’imagination du peuple, sont regardés, dans tout l’Orient, comme étant placés au-dessus des conditions qui limitent les forces humaines ; en conséquence, ils passent pour être capables de réaliser dans la nature des choses aussi extraordinaires que sont les tortures qu’ils imposent à leur chair ; ce sont donc des thaumaturges d’autant plus puissants que leurs actes sont plus extravagants. Dans l’Inde ils deviennent faci-

  1. Aristote, op. cit., livre III, chap. viii, 1 et chap. xi, 12.