Page:Staël - Delphine,Garnier,1869.djvu/339

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
312
DELPHINE.

tribué à le répandre, que vous étiez très-enthousiaste des principes de la révolution française : il me semble donc qu’il vous convient particulièrement d’être utile à ses ennemis ; cette conduite peut faire tomber ce qu’on a dit contre vous à cet égard. En voyant le cours que prennent les événements politiques de France, je souhaite tous les jours plus que l’on ne vous soupçonne pas de vous intéresser aux succès de ceux qui les dirigent.

Vous avez exigé de moi, mon amie, que j’accompagnasse Mathilde à Mondoville ; j’aurais plutôt obtenu d’elle que de vous la permission de m’en dispenser : savez-vous que ce voyage durera plus d’une semaine ? avez-vous songé à ce qu’il m’en coûte pour vous obéir ? toutes les peines de l’absence, oubliées depuis trois mois, se sont représentées à mon souvenir. Je vous en prie, soyez fidèle à la promesse que vous m’avez faite de m’écrire exactement. Je sais d’avance les journées qui m’attendent ; elles n’auraient point de but ni d’espérance si je ne devais pas recevoir une lettre de vous. Shakespeare a dit que la vie était ennuyeuse comme un conte répété deux fois. Ah ! combien cela est vrai des moments passés loin de Delphine ! quel fastidieux retour des mêmes ennuis et des mêmes peines !

Adieu, mon amie ; j’éprouve une tristesse profonde, et quand je m’interroge sur la cause de cette tristesse, je sens que ce sont ces huit jours qui me voilent le reste de l’avenir ; et vous osiez penser à me quitter ! N’en parlons plus : cette idée, je l’espère, ne vous est jamais venue sérieusement ; vous vous en êtes servie pour m’effrayer de mes égarements, et peut-être avez-vous réussi. Adieu.

LETTRE XXXI. — DELPHINE À LÉONCE.

M. de Lebensei, quelques heures après avoir reçu ma lettre, a terminé l’affaire de M. d’Orsan ; vous pouvez, mon cher Léonce, en instruire madame du Marset. Je ne me soucie pas le moins du monde d’en avoir le mérite auprès d’elle, car il serait usurpé. Je l’ai servie parce que vous le désirez, et non par les motifs que vous m’avez présentés. Sans doute je pense comme vous qu’il faut être utile même à ses ennemis, quand on en a la puissance ; mais comme les moyens de rendre service sont très-bornés pour les particuliers, je ne m’occupe de faire du bien à mes ennemis que quand il ne me reste pas un