Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/210

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suivie d’instants du désespoir le plus poignant. Essayerons-nous de rappeler les différents genres de douleur qui marquaient chaque instant de sa vie ? Le lecteur ne se lassera-t-il pas de ces tristes détails ?

Il lui semblait entendre constamment parler tout près de son oreille, et cette sensation étrange et imprévue l’empêchait d’oublier un instant son malheur.

Les objets les plus indifférents lui rappelaient Armance. Sa folie allait au point de ne pouvoir apercevoir à la tête d’une affiche ou sur une enseigne de boutique un A ou un Z, sans être violemment entraîné à penser à cette Armance de Zohiloff qu’il s’était juré d’oublier. Cette pensée s’attachait à lui comme un feu dévorant et avec tout cet attrait de nouveauté, avec tout l’intérêt qu’il y eût mis, si depuis des siècles l’idée de sa cousine ne lui fût apparue.

Tout conspirait contre lui ; il aidait son domestique, le brave Voreppe, à emballer des pistolets ; le bavardage de cet homme, enchanté, de partir seul avec son maître, et de disposer de tous les détails, le distrayait un peu. Tout à coup, il aperçoit ces mots gravés en caractères abrégés sur la garniture d’un des pistolets : Armance essaye de faire feu avec cette arme, le 3 septembre 182*.

Il prend une carte de la Grèce ; en la dépliant, il fait tomber une de ces aiguilles garnies d’un petit drapeau rouge, avec lesquelles Armance marquait les positions des Turcs lors du siège de Missolonghi.

La carte de la Grèce lui échappa des mains. Il resta immobile de désespoir. Il m’est donc défendu de l’oublier ! s’écria-t-il en regardant le ciel. C’était en vain qu’il cherchait à se donner quelque fermeté. Tous les objets qui l’environnaient portaient les marques du souvenir d’Armance. L’abrégé de ce nom chéri, suivi de quelque date intéressante, était écrit partout.