Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/268

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Octave, reprit Armance, je ne doute pas de vous ; si je doutais de votre amour, j’espère que Dieu me ferait la grâce de mourir ; mais enfin vous êtes moins heureux depuis que votre mariage est décidé. — Je vous parlerai comme à moi-même, dit Octave avec impétuosité. Il y a des moments où je suis beaucoup plus heureux, car enfin j’ai la certitude que rien au monde ne pourra me séparer de vous ; je pourrai vous voir et vous parler à toute heure, mais, ajouta-t-il… et il tomba dans un de ces moments de silence sombre qui faisaient le désespoir d’Armance.

La crainte de la cloche du déjeuner qui allait les séparer pour toute la journée peut-être, lui donna pour la seconde fois le courage d’interrompre la rêverie d’Octave : Mais quoi, cher ami ? lui dit-elle, dites-moi tout ; ce mais affreux va me rendre cent fois plus malheureuse que tout ce que vous pourriez ajouter.

Eh bien ! dit Octave en s’arrêtant, se tournant vers elle et la regardant fixement, non plus comme un amant, mais de façon à voir ce qu’elle allait penser, vous saurez tout ; la mort me serait moins pénible que le récit que je dois vous faire, mais aussi je vous aime bien plus que la vie. Ai-je besoin de vous jurer non plus comme votre amant (et dans ce moment ses regards n’étaient plus en effet ceux d’un amant), mais en honnête homme et comme je le jurerais à monsieur votre père si la bonté du ciel nous l’eût conservé, ai-je besoin de vous jurer que je vous aime uniquement au monde, comme jamais je n’ai aimé, comme jamais je n’aimerai ? Être séparé de vous serait la mot pour moi et cent fois pis que la mort ; mais j’ai un secret affreux que jamais je n’ai confié à personne, ce secret va vous expliquer mes fatales bizarreries.

En disant ces mots mal articulés, les traits d’Octave se contractèrent, il y avait de l’égarement dans ses yeux ; on eût dit qu’il ne voyait plus Armance ; des mouvements convulsifs