Page:Stendhal - Lucien Leuwen, I, 1929, éd. Martineau.djvu/67

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M. Leuwen père, l’un des associés de la célèbre maison Van Peters, Leuwen et compagnie, ne redoutait au monde que deux choses : les ennuyeux et l’air humide. Il n’avait point d’humeur, ne prenait jamais le ton sérieux avec son fils et lui avait proposé, à la sortie de l’école, de travailler au comptoir un seul jour de la semaine, le jeudi, jour du grand courrier de Hollande. Pour chaque jeudi de travail, le caissier comptait à Lucien deux cents francs, et de temps à autre payait aussi quelques petites dettes ; sur quoi M. Leuwen disait :

« Un fils est un créancier donné par la nature. »

Quelquefois il plaisantait ce créancier.

— Savez-vous, lui disait-il un jour, ce qu’on mettrait sur votre tombe de marbre, au Père-Lachaise, si nous avions le malheur de vous perdre ? « Siste, viator ! Ici repose Lucien Leuwen, républicain, qui pendant deux années fit une guerre soutenue aux cigares et aux bottes neuves. »

Au moment où nous le prenons, cet ennemi des cigares ne pensait guère plus à la république, qui tarde trop à venir[1]. « Et, d’ailleurs, se disait-il, si les Français ont du plaisir à être menés monarchiquement

  1. Dans l’opinion du héros, qui est fou et qui se corrigera.