Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/309

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de trente-six ans, fort honnête sans doute, mais qui n’est plus amoureuse de son mari. Quant à moi, dans mes idées perverses, je lui conseillerais fort de prendre un petit amant, cela ne ferait de mal à personne, et retarderait de dix ans peut-être l’arrivée de la méchanceté et le départ des idées gaies de la jeunesse. C’est une maison où j’irais tous les jours si je devais rester à Nantes.

Je serais un grand fou, si je donnais ici au lecteur toutes les anecdotes curieuses et caractéristiques qui ont amusé la soirée ; je publierai cela dans dix ans. Elles montrent la société sous un drôle de jour ; et c’est bien pour le coup, si je succombais à la tentation de les hasarder devant le public, que je serais tout à la fois un légitimiste, un républicain farouche et un jésuite.

Un de ces récits montre sous le plus beau jour le caractère juste du brave général Aubert Dubayet de Grenoble, qui vint en Vendée avec la garnison de Mayence ; il fut ami intime de mon père.

J’ai d’ailleurs de grandes objections contre les anecdotes qui n’arrivent pas bien vite à un mot plaisant, et qui s’avisent de peindre le cœur humain comme les anecdotes des Italiens ou de Plutarque : racontées, elles ne semblent pas trop longues ; imprimées, elles occupent cinq ou six pages, et j’en ai honte.

Du temps de Machiavel, ministre secrétaire d’État de la pauvre république de Florence, minée par l’argent du pape, on voulut envoyer un ambassadeur à Rome, sur quoi Machiavel leur dit :

S’io va chi sta ? S’io sto chi va[1] ?

Notre féodalité contemporaine a-t-elle un mot comparable ? La liberté a donné de l’esprit aux Italiens dès le dixième siècle[2].


— Nantes, le 26 juin.

Il m’a fallu voir les cinq hôpitaux de Nantes ; mais comme,

  1. Si j’y vais, qui reste ici ? Si je reste, qui y va ?
  2. N’en croyez sur l’Italie que les Annales de Muratori et ses lumineuses dissertations.