Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/358

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ŒUVRES DE STENDHAL.

vie, n’ait été dupe d’un bavard adroit et sans argent, qui l’a précipité dans quelque grande spéculation excessivement avantageuse. Ces hommes riches, ne prenant plus intérêt aux débuts de l’Opéra, n’ont, pour s’occuper, que la Chambre, la Bourse, et les spéculations plus ou moins absurdes dans lesquelles les jettent les beaux parleurs qui sont pour eux remèdes à l’ennui. Guéris une fois des Robert-Macaire, il est naturel que ces gens riches confient leur argent aux habiles spéculateurs de toutes les nations, qui maintenant se donnent rendez-vous au Havre. Nantes et Bordeaux sont trop loin.

Cette journée si pénible eût été affreuse pour moi, au point de me dégoûter des voyages, si elle ne se fût terminée par une représentation de Bouffé. Je comptais ne passer qu’une demi-heure au spectacle ; mais le jeu si vrai et si peu fat de cet excellent acteur m’a retenu jusqu’à la fin. D’ailleurs j’attendais M. C***, le père noble, avec lequel j’étais bien aise de causer. Je pensais que sa raison profonde était le vrai remède à mon ennui : c’est ce qui est advenu. Nous étions horriblement mal à l’orchestre : tout le monde se plaignait. Dans les entr’actes, je me trouvais bien dupe de m’être fourré là. Voilà une des causes de la décadence de l’art dramatique : on est si mal au théâtre, que le théâtre s’en va.

M. C. ajoutait : « On aime mieux lire une tragédie de Shakspeare, que la voir représenter ; et, pour qui sait lire, le théâtre perd de son intérêt. Voyez à Paris : les grands et légitimes succès sont à l’Ambigu-Comique, à la Porte-Saint-Martin, dans les salles occupées par des spectateurs qui ne savent pas lire. »

Pour les gens qui lisent, les romans et les journaux remplacent à demi le théâtre. Il était la vie de la société, il y a soixante ans, du temps de Collé, de Diderot, de Bachaumont (voir leurs Mémoires). Le grand changement qui s’opère a plusieurs causes :

La sauvagerie générale ; on aime mieux avoir du plaisir au coin de son feu. Dès qu’on est hors de chez soi, il faut jouer une comédie fatigante, ou perdre en considération.