Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/190

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ŒUVRES DE STENDHAL.

J’ai déjà parlé des principes politiques de l’homme aimable qui, par bonheur pour moi, m’accompagne jusqu’à Genève. Nous sommes convenus de parler avec toute franchise et de ne jamais nous fâcher.

Les louables principes politiques de mon nouvel ami lui ont valu beaucoup de politesses de la part du premier magistrat, qui a voulu le conduire à la tour du château. Ce château est situé sur une colline, et la tour peut avoir cent quatre-vingts pieds de haut. De ce point élevé, le magistrat a fait voir à mon compagnon de voyage quatorze routes où l’on travaille maintenant aux frais de l’État ; et, de plus, le gouvernement a donné un million pour diguer l’Isère.

Mon compagnon, enthousiaste de tout ce qu’il voit en Savoie, et qui lui fournit des arguments contre moi, a voulu assister à une adjudication de travaux des ponts et chaussées ; il faut avouer que l’intendant a fait son métier d’une tout autre façon que les préfets de France.

Ceux-ci se contentent de lire haut la première soumission, et ensuite lisent seulement le chiffre des rabais proposés par les autres entrepreneurs. Au contraire, M. l’intendant de Chambéry a pris la peine de lire à voix haute toutes les soumissions. Ces messieurs de Chambéry ont, pour déjouer les coalitions des entrepreneurs, des mesures excellentes, que nous n’adopterions pas parce qu’elles donneraient trop de travail aux préfets.

Et pourquoi tout cela ? disait M. de C… : c’est que l’intendant de Chambéry n’a point d’élections à préparer et d’électeurs à acheter ; il peut toujours donner les petites places aux plus dignes, et ne se les voit pas enlever par le député de l’arrondissement, qui veut être réélu.