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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

Maintenant je vais faire l’éloge du despotisme et du Jésuitisme. L’hôpital de Chambéry est cent fois mieux administré que celui d’une ville de France ; les affaires de la ville de Chambéry sont cent fois mieux menées que celles d’une commune française.

À la vérité, Chambéry est inondé de prêtres ; mais qu’importe aux bourgeois, si toutes les choses utiles sont faites vite et bien ? Les Savoyards, qui n’aiment pas les prêtres, sont pourtant obligés de convenir que tout chez eux va mieux qu’en France. Une chose blesse la vanité du syndic et des administrés d’un bourg : c’est que, pour être bien dans le pays, il faut être ami des prêtres. À la vérité, tous ces prêtres font les doux et les bonnes gens, comme me disait un riche bourgeois de campagne. Les petites communes sont aussi parfaitement bien administrées. À la vérité, elles n’élisent pas leurs magistrats, mais la petite aristocratie qui commande a grande envie de bien faire ; car c’est là le seul moyen de se distinguer ; et, de plus, il faut empêcher les paysans de regretter la liberté qui règne à six lieues de là.

Mais, on a beau faire, le régime impérial, en dépit de la conscription et des droits-réunis, a laissé des souvenirs qui ne s’effacent point.

— Ah ! monsieur, me disaient des paysans des Échelles, nous ne vendons pas nos denrées ; si vous étiez ici, vous autres Français, vous feriez aller le commerce.

Partout on critique le gouvernement ; la conversation des Savoyards emploie des formes prudentes, mais se donne assez de liberté. La prédilection pour nous est évidente ; c’est ce qui fait gémir M. de G… ; mais aussi il y a des détails qui sont admirables et qui semblent faits à souhait pour faire valoir le gouvernement absolu.

La douane française de Chapareillan est un taudis infâme, où le voyageur doit attendre à la pluie que le douanier ait fini sa vexation. À un quart de lieue de là, la douane sarde occupe un grand bâtiment fort commode ; le voyageur est à couvert, et même en hiver on le prie d’entrer dans un bureau chauffé.