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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

lieu d’une seule ; mais le maître de la maison a répondu qu’il était bien fâché de ne pouvoir accéder à l’arrangement proposé, tout son appartement était loué. Le jeune homme, qui s’ennuyait, s’est mis à observer, et a vu que, trois fois la semaine, un monsieur entre par la porte de la rue, et une dame arrive un peu plus tard par le jardin. Le général est venu passer quelques heures dans la chambre de l’aide de camp, et a reconnu un monsieur et une dame qu’il rencontre dans les salons et qui ont l’air de se connaître à peine. La dame est toujours à la veille de quitter les eaux ; mais une santé très-chancelante la force à retarder son départ et à rester à Aix jusqu’à la fin de la saison. Le général, qui est homme d’esprit, s’est lié avec cette dame, quoiqu’il ne soit plus d’âge à avoir des idées pour lui-même, il trouve amusant d’entendre parler de sévère vertu par une femme aimable dont il sait le secret.

Autrefois, le général était chef d’étal-major du fameux général Ri…, si connu par son esprit et ses bizarreries ; il commandait dans une fort grande ville, où il avait épousé une jeune et jolie femme, qu’il laissait parfaitement libre de ses actions, et il était réellement fort aimable pour elle.

— Je ne serai jamais mari trompé, disait le général ; c’est moi qui trompe les amants de ma femme, si, par hasard, elle en a.

Madame Ri… donnait des bals charmants, qui finissaient d’ordinaire à trois heures du matin. Quant au général, il allait se coucher à neuf heures, et était toujours à cheval à six heures du matin, disant, pour sa raison, qu’il ne voulait pas être un vieillard inutile lors de la prochaine guerre. Mais une nuit où apparemment il ne pouvait pas dormir, toute sa philosophie l’abandonna ; il redevint envieux comme un vieux militaire, et lorsque minuit sonna, il entra dans le bal, son bonnet de coton sur la tête, n’ayant pour tout vêtement que sa chemise, et, sans dire mot à personne, se mit à monter sur les chaises, à éteindre les quinquets et à souffler les bougies.