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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

ses amis. C’est tout le bout du monde s’il va se montrer une heure au théâtre, où pourtant il est abonné, et encore cette heure il la passe dans les coulisses ; car, à Marseille, tout ce qui va aux premières loges passe sur le théâtre par une certaine petite porte ouverte au bout du couloir, et le directeur sait bien que s’il fermait cette porte, il pourrait fermer aussi celle du théâtre. C’est ce que répondent les directeurs aux commissaires de police et préfets arrivant de Paris et qui se scandalisent. Pourquoi imposer les gênes parisiennes à qui ne peut pas goûter les plaisirs de cette civilisation du Nord ?

Après le spectacle on va jouir encore du climat superbe et se promener sur la Canebière, en fumant à la clarté des étoiles. Rien ne semblerait plus gênant aux jeunes Marseillais, dont nous avons esquissé la vie, que la proposition d’aller habituellement dans la société.

Je ne sais si l’on me permettra de dire que les grisettes de Marseille ont un caractère charmant ; elles ne sont nullement intéressées, et regarderaient comme une injure toute offre d’un cadeau en argent. Une jeune fille ne demande à son amant que l’amour. Par surcroît de bonheur, un courtier de commerce, qui serait vu donnant le bras à une jeune fille de la classe de celles qui portent des chaînes en argent, perdrait toutes ses pratiques. On voit que tout se réunit pour dessiner une vie parfaitement heureuse au jeune homme de Marseille ; mais cette vie est aussi toute en dehors de la société. Il résulte de là que le naturel doit briller dans les manières beaucoup plus que la politesse ; il me semble que, même dans la société, ou invoque souvent les droits et le nom de la franchise.

Rien n’est donc plus opposé, dans les actions comme dans les sentiments, que le jeune homme de Paris et celui de Marseille. À Paris, un jeune homme ne peut s’avancer que par la société. S’il ne manque aucun des mardis de madame D… ; s’il est attentif à ne jamais parler qu’à des femmes de plus de trente ans, tôt ou tard un des hommes de ce salon arrivera à une grande place,