Page:Stendhal - Romans et Nouvelles, I, 1928, éd. Martineau.djvu/134

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ROMANS ET NOUVELLES

Est-il convenable pour le bonheur de la France, se disait-il, qu’il y ait des ducs ? Les jours où il était disposé à voir les choses en noir, et c'était pour le moins cinq jours de la semaine, la réponse à cette question lui semblait plus que douteuse. Ces jours-là il se sentait disposé à s'offenser de tout. C'était en vain qu’il essayait de s'étourdir par cette maxime qu’il se rappelait avoir lue dans Duclos : Je n'ai pas fait l’abus, il était avant moi, ne pas en profiter quand il m'est favorable, ce serait montrer un cœur pusillanime.

Mais il était trop honnête homme ou trop pensif, ou si l’on veut trop triste, pour s'endormir sur cet oreiller. Au travers de toutes les velléités et de toutes les vanités de son âge, il commençait à avoir besoin de sa propre estime, celle des autres ne lui suffisait plus. C'était pour échapper à tout cet embarras de raisonnements et aussi pour imiter un peu l’activité de son père qu’il aimait tant à agir : c'était le premier escrimeur, le premier tireur, le premier sauteur de son temps.

Pendant un an ou deux, à la fin de son séjour à l’École Polytechnique, il s'était figuré qu’il trouverait le bonheur en Angleterre quand il pourrait aller y acheter lui-même trois chevaux pur-sang. En