Page:Stendhal - Romans et Nouvelles, I, 1928, éd. Martineau.djvu/133

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LE ROSE ET LE VERT


des ongles et qui le persécutait pour le marier.

Son père était mort jeune encore et Léon avait été duc à l’âge de cinq ans. À vingt-deux, en arrivant à la vie réelle, il était un peu embarrassé du rôle auquel ce titre semblait le forcer. Sans doute il eût eu une affaire avec l’indiscret qui se fut permis de lui faire entendre qu’il devinait cette situation de son âme, mais le fait est que pour son malheur il n'était pas complètement dupe de son titre. Il n'y croyait pas comme pourrait le faire un duc véritable doué de peu d’esprit.

Dans de certains moments où il voyait la vie en beau, Napoléon Malin-La-Rivoire était bien aise d’être duc. Quand il entendait parler autour de lui de l’embarras mortel qui à dix-sept ans vient saisir la vie d’un pauvre jeune homme et gâter par ce mot si triste : il faut prendre un état, les illusions si riantes de la première jeunesse et ses joies si vives, Léon se disait : « Hé bien, moi, je suis au-dessus de ces choses-là, j’ai un bon majorat solidement placé en belles terres, dans le département du Nord, et je suis duc. » Mais c'était sa paresse qui parlait ainsi ; au fond dans les moments sérieux, il n'était pas bien sûr de n'être pas un abus. Voilà l’effet de ces maudits petits journaux tels que le Charivari.