Page:Stendhal - Romans et Nouvelles, I, 1928, éd. Martineau.djvu/311

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étais pas moins chez lui : j’avais déjà vendu les huit mouchoirs de la veille au soir. Comme il faisait chaud, j’avais couché sous les procuraties ; j’avais vécu, j’avais bu du vin de Chio et j’avais cinq sous d’économie sur le commerce de la veille… Voilà la vie que j’ai menée de 1800 à 1814. Je semblais avoir une bénédiction de Dieu.

Et le juif se découvrit avec un respect tendre.

Le commerce me favorisait à tel point que je suis arrivé plusieurs fois à doubler mon capital dans une seule journée. Souvent je prenais une gondole et j’allais vendre des bas aux marins embarqués. Mais, dès que j’avais amassé un petit pécule, ma mère ou ma sœur trouvaient un prétexte pour se réconcilier avec moi et me le dérober. Une fois elles me conduisirent dans une boutique d’orfèvrerie, prirent des boucles d’oreilles et un collier, sortirent comme pour un instant et ne revinrent plus, me laissant en gage. L’orfèvre me demandait cinquante francs ; je me mis à pleurer, je n’avais sur moi que quatorze francs ; je lui indiquai le lieu où était ma cassette : il y envoya ; mais pendant que je perdais du temps chez l’orfévre, ma mère m’avait aussi enlevé ma cassette… L’orfèvre me rossa d’importance.