Page:Stendhal - Romans et Nouvelles, I, 1928, éd. Martineau.djvu/85

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LE ROSE ET LE VERT

— Dans ces temps-là, la guerre n'était pas déclarée entre la noblesse et le tiers-état.

— Quel drôle de mot, s'écria Madame Wanghen, le tiers-état ! Tu vas bientôt oublier ta bonne langue allemande. Les récits du général t’ont ensorcelée.

— C'est une faiblesse, je l’avoue, mais je suis choquée des façons de parler de nos Prussiens [1]. Quand je parle français il me semble que je me soustrais au poids de ce monde allemand qui m'étouffe. Les récits du général m'ont fait penser qu’à Paris une jeune fille qui sait trois ou quatre langues et qui peut offrir autant de millions à son mari n'est inférieure à personne.

— Conviens que ce pauvre conseiller spécial Eberhart t’a donné un peu de ses préjugés en faveur de la France.

— Depuis quarante ans les Français pensent et agissent pour tous les peuples de l’Europe. La haine qu’on leur porte prouverait à elle seule leur supériorité. Allons voir ce grand peuple chez lui.

— Tu es bien jolie, ma bonne Mina, notre départ aura fait le bonheur de toutes les jeunes filles à marier de la Prusse orientale, tu es savante, tu as de l’esprit à ravir, tu as cinq millions de leurs francs

  1. Un Allemand en parlant à une femme noble dit… et s’il parle à la femme d’un marchand.