Page:Stendhal - Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase, Lévy, 1854.djvu/33

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bre, sentait sans cesse le plaisir de la création, qui est sans doute une des meilleures jouissances que l'homme puisse avoir. Le poëte et le compositeur partagent cet avantage ; mais le musicien peut travailler plus vite. Une belle ode, une belle symphonie, n’ont besoin que d’être imaginées pour répandre dans l’âme de leur auteur cette secrète admiration qui fait la vie des artistes.

Le guerrier, au contraire, l’architecte, le sculpteur, le peintre, n’ont pas assez de l’invention pour être pleinement satisfaits d’eux-mêmes ; il faut encore d’autres fatigues. L’entreprise la mieux conçue peut manquer dans l’exécution ; le tableau le mieux inventé peut être mal peint : tout cela laisse dans l’âme de l’inventeur un nuage, une sorte d’incertitude du succès, qui rend le plaisir de la création moins pur. Haydn, au contraire, en imaginant une symphonie, était parfaitement heureux ; il ne lui restait plus que le plaisir physique de l'entendre exécuter, et le plaisir tout moral de la voir applaudie. Je l’ai vu souvent, quand il battait la mesure de sa propre musique, ne pouvoir s’empêcher de sourire à l’approche des morceaux qu’il trouvait bien. J’ai vu aussi, dans les grands concerts qui se donnent à Vienne à certaines époques, quelques-uns de ces amateurs des arts à qui il ne manque que d’y être sensibles, se placer adroitement de manière à apercevoir la figure d’Haydn, et régler sur son sourire les applaudissements d’inspirés par lesquels ils témoignaient à leurs voisins toute l’étendue de leur ravissement. Démonstrations ridicules ! Ces gens sont si loin de sentir le beau dans les arts, qu’ils ne se doutent pas même que la sensibilité a sa pudeur. C’est une petite vérité de sentiment, que la secte de nos femmes sentimentales me saura quelque gré sans doute de lui avoir enseignée. J’y