Page:Stirner - L’Unique et sa propriété.djvu/399

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Ce qui originairement était mien, mais issu du hasard et de l’instinct, me fut concédé comme étant propriété de l’homme ; je devins détenteur d’un fief du fait même que j’aimais, je devins feudataire de l’humanité, je n’étais plus qu’un spécimen de cette espèce, et j’agissais, en aimant, non comme moi mais comme homme, comme spécimen de l’humanité, j’agissais humainement. La civilisation est absolument un régime féodal, car la propriété est celle de l’Homme ou de l’humanité, non la mienne. Il a été fondé un énorme état féodal, tout a été ravi à l’individu et transmis à l’Homme. Enfin l’individu a dû apparaître comme « foncièrement pécheur ».

Ne dois-je donc avoir aucun intérêt vivant à la personne d’autrui, ne dois-je avoir à cœur sa joie et son bien, le plaisir que je lui cause ne doit-il pas m’importer plus que mes propres plaisirs ? Au contraire, je puis sacrifier avec joie quantité de jouissances, je puis renoncer à un nombre infini de choses pour accroître son plaisir et ce qui même me serait le plus cher, ma vie, mon bonheur, ma liberté, je puis le hasarder pour lui. Certes c’est ma joie, c’est mon plaisir de me rassasier de sa joie, de son bonheur. Mais je ne lui sacrifie pas mon moi dont je continue à jouir et je reste égoïste. Si je lui sacrifie tout ce que, sans l’amour, je garderais pour moi, c’est très simple et même plus fréquent dans la vie que cela ne paraît l’être ; mais cela prouve simplement que cette passion est plus puissante en moi que toutes les autres. Le christianisme nous apprend aussi à sacrifier toutes les autres à celle-là. Mais si à une passion j’en sacrifie d’autres, je ne me sacrifie pas pour cela, et je n’abandonne rien de ce qui me fait véritablement moi-même, je ne sacrifie pas ma valeur