Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 11.djvu/88

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

pas sur leurs gardes ? est-ce qu’on peut tuer toute une armée ? est-ce qu’on peut tuer les femmes, les enfants, les vieillards demeurés dans les villes ? N’est-ce pas, au contraire, en profitant de la sécurité où la paix plongera les hérétiques, que l’on pourra tout tuer, hommes, femmes, enfants, vieillards ! Oui, l’on tuera tout ! pas un n’échappera ! Serez-vous content, mon révérend ? Vous rendez-vous enfin à mon opinion ?

— Je l’avoue, madame, il est impossible d’aller plus au fond des choses ; les réflexions de Votre Majesté sont d’une justesse frappante !

— Eh ! pardieu ! c’est que la passion ne m’aveugle pas ! Je n’ai, je vous le répète, au point de vue religieux, ni amour, ni haine pour les huguenots ou pour les catholiques… Qu’est-ce que cela me fait, à moi, qu’on lise la Bible en français ou en latin ? Seulement, je me dis : si les huguenots ne sont pas prochainement exterminés, je risque mon pouvoir, le trône de mon fils, notre vie peut-être… alors, naturellement, je tue pour n’être pas tuée ; c’est l’A B C de la prévoyance humaine. Seulement, mon révérend, pour Dieu ! que Rome et Madrid me donnent le temps d’agir, ne soient point sans cesse à me harceler, à me menacer, parce que la guerre traîne en longueur ! Est-ce à dire qu’il faille brusquement la terminer ? Non, non, l’on doit profiter de ses chances pour détruire, comme j’ai déjà fait, le plus de huguenots qu’il se pourra, surtout les chefs, parce qu’en ceci le duc d’Albe dit vrai : « Un saumon vaut mieux que dix mille grenouilles. » Mais il faut, à la première occasion, traiter avec les protestants, leur accorder tout ce qu’ils demanderont ; plus le traité sera coulant, plus coulante sera la corde qui les étranglera… Enfin, l’édit promulgué, l’exécuter scrupuleusement, prouver au parti huguenot la loyauté de nos promesses, de nos serments, l’amener ainsi à se complètement désarmer, à se rassurer, à s’endormir dans une sécurité absolue ; alors, le moment venu, organiser la tuerie, le même jour, à la même heure, sur tous les points de la France, et tuer… Voilà tout simplement comme l’on doit procéder, sinon ce