Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/104

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


rain trop aimé, La Vallière, Montespan et la reine, de même que l’on offre à Dieu ses douleurs en sacrifice, offraient les déchirements de leur cœur à leur idole, le plus beau, le plus grand roi du monde !

— Allons, ma tante, voici qui devient par trop hyperbolique. Ne l’ai-je pas vu, ce grand roi ! au demeurant assez petit homme, s’évertuant à exhausser sa taille, grâce à des talons démesurés et à d’énormes perruques ! Or, privé de ses talons, de ses perruques, et surtout de son manteau royal, que reste-t-il, je vous prie, de l’idole ? Un bellâtre guindé, gourmé, quelque peu courtaud ! du reste, bon baladin de courante ; encore meilleur cavalier de carrousel ; toujours rogue, sévère, embastillé dans sa majesté d’apparat ; ne riant jamais, de peur de montrer ses vilaines dents [1] ; très-négligent de soi-même, ne se rasant qu’un jour sur trois ; aimant fort les parfums, et pour cause personnelle, ce dit-on ; n’ayant en somme de véritablement grand que l’appétit, si j’en juge par sa voracité, dont j’ai été témoin à Versailles en un jour de gala ! Mais la raillerie m’emporte, et j’en rougis, — ajouta mademoiselle de Plouernel, de qui les traits s’attristèrent soudain, — devrais-je jamais oublier que le frère de ma mère a fini ses jours dans un cachot, victime de l’iniquité de Louis XIV !

Madame du Tremblay avait une secrète raison, pour ne point fulminer davantage contre ce qu’elle appelait « les énormités de sa nièce, » qui, d’ailleurs, se montrait plus que jamais hostile à l’idole de nos jours néfastes ; se contentant donc de sourire d’un air forcé, la marquise reprit :

— Après tout, ma chère, la véhémence de votre langage a son excuse en ceci, que la contagion du pays où nous sommes venues échouer vous aura gagnée. Cette méchante petite république hérétique, si vertement châtiée naguère par Louis XIV, a toujours tenu

  1. « — Hé ! sire ! qu’est-ce qui a des dents ? » — s’écriait M. de Villeroy entendant Louis XIV se plaindre de sa mauvaise dentition, et le duc avait des dents magnifiques. (Saint-Simon.)