Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/161

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est aussi d’une tendresse ineffable pour les objets de votre affection… vous ressentez vivement ce qui les frappe, et…

— Mon frère ! — s’écria Jean de Witt, pâlissant à son tour et interrompant M. de Tilly, — il s’agit de mon frère !

— Ne m’interrogez pas… embrassez votre femme, vos enfants… et quittez La Haye sur-le-champ… il en est temps encore !...

— Mais mon frère… mon frère… que lui est-il arrivé ?… qu’en ont-ils fait ?

— Au nom du ciel ! ne m’interrogez pas… et partez… je vous en adjure !…

Jean de Witt tressaillit, essuya du revers de sa main son front soudain baigné de sueur ; puis, surmontant son émotion, il s’inclina devant Salaün Lebrenn et son fils, leur disant d’une voix ferme : — Excusez-moi, messieurs, si je vous quitte ; je ne saurais rester plus longtemps dans la pénible indécision où je suis sur le sort de mon frère… Je cours à la châtellenie, où il est détenu prisonnier…

— Jean ! vous n’irez pas !… — s’écria M. de Tilly en se jetant au-devant du grand pensionnaire de Hollande, qui se dirigeait vers la porte, — non, de par Dieu ! vous n’irez pas à la châtellenie !… Je préfère, puisqu’il le faut, tout vous apprendre…

— Ils l’ont tué ! — s’écria Jean de Witt d’une voix déchirante. — Misère de moi ! ils l’ont tué !

— Non ! — reprit M. de Tilly accablé, — non, je vous le jure ! Corneille de Witt n’est pas mort !…

Cette assurance calma ce qu’il y avait eu de plus affreux dans les angoisses de Jean de Witt ; mais, encore sous le coup de cette terrible appréhension, il sentit ses genoux fléchir et s’appuya sur le rebord de la table sans pouvoir articuler un mot. Salaün Lebrenn et son fils, consternés, pressentant quelque grand malheur, regardaient M. de Tilly avec une curiosité inquiète, tandis que Serdan lui disait tout bas :

— Hélas ! tout à l’heure encore, Jean de Witt paraissait compléte-