Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/172

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Maudit soit le jour où j’ai cru à la loyauté de cette alliance et au patriotisme des frères de Witt, qui l’ont soutenue !…

Ce désaveu de son passé devait concilier à Weroëff la sympathie de la foule, et mille cris répondirent :

— Lisez la lettre ! — Écoutons ! — Écoutons !…

L’orfèvre lut alors d’une voix retentissante la lettre suivante :

« — Mon cher ami, je vous écris en hâte ; je dois la vie à un hasard miraculeux. Nos deux bourgs de Swamerdam et de Bodegrave, composés de six cents maisons chacun, viennent d’être réduits en cendres par l’armée du roi de France, hormis une seule maison que le hasard a sauvée de l’incendie. Les soldats se sont surtout acharnés à la destruction des temples protestants, aucun n’a été épargné ; les écoles, la maison de ville où se rendait la justice, ont été livrées aux flammes. Les soldats, afin d’accomplir cette œuvre exécrable, s’étaient munis à Utrecht de torches et de matières combustibles. Voici ce que j’ai vu… On enfermait le frère, la mère, les enfants dans leur maison, et ensuite on y mettait le feu… Ceux qui tentaient d’échapper aux flammes, les soldats les massacraient [1]… »

Une explosion de cris furieux, soulevés par l’indignation, interrompit Weroëff, et un boucher de taille herculéenne, à cheveux et à barbe rouges, les yeux injectés de sang, la figure effrayante et blême de rage, s’élança sur l’avant-train du char où se tenait l’orfévre, et de sa voix de stentor, dominant le tumulte, le boucher s’écria :

— La lettre dit vrai ! Ma sœur habite Swamerdam… ses deux enfants ont été brûlés dans son logis… elle a été violée, puis massacrée à plaisir par les soldats royaux !… Et l’on nous refuse la tête des de Witt et autres complices de Louis XIV ! — hurla le boucher avec une

  1. Voir ces lettres écrites par des témoins oculaires de ces atrocités. — Basnage, Hist. des Provinces-Unies. — Événements de la campagne de 1672. La Haye, 1675. — Le cri des Martyrs, id., 1674, etc., etc. — et même les historiens français. Ces horreurs préludaient au ravage du Palatinat, par l’armée de Turenne.