Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/171

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Non loin du palais où s’assemblaient les États généraux de la république des Sept Provinces s’élevait un vaste bâtiment noirci par les années, flanqué de tourelles et percé d’étroites fenêtres garnies de barreaux de fer. Cette ancienne châtellenie servait alors de lieu de détention. Sa façade principale, percée d’une porte ogivale à laquelle conduisait un perron de quelques degrés, était séparée de la place de Buytenoff par une grille fermée, devant laquelle se tenaient, rangés en bataille, les cavaliers de M. de Tilly. Ils avaient jusqu’à ce moment, sans tirer le sabre et seulement par leur sang-froid et leur force d’inertie, empêché la foule réunie sur la place de forcer la grille afin de pénétrer dans la prison où se trouvait Corneille de Witt. Les rassemblements tumultueux qui proféraient naguère des cris furieux, des menaces de mort contre le parti français, se pressaient alors silencieux, attentifs, autour de plusieurs citoyens de La Haye qui, montés sur des bornes, sur des perrons où sur des chariots, lisaient et commentaient, au milieu de groupes nombreux, des lettres récemment arrivées des provinces envahies par les armées de Louis XIV. Parmi ces fougueux orateurs, l’on remarquait un riche orfévre de La Haye, nommé Henri Weroëff, jusqu’alors l’un des membres les plus actifs du parti français ; aussi, lorsque, s’élançant sur un chariot dételé, il se prépara de prendre à son tour la parole, des huées formidables étouffèrent sa voix. Il tenait une lettre à la main, et d’un geste suppliant il réclama le silence ; enfin le silence se fit peu à peu, et Henri Weroëff s’écria :

— Mes amis, trompé, abusé, comme tant d’autres bons citoyens, j’ai appartenu jusqu’ici au parti français… mais aujourd’hui, je le déclare à la face du ciel et des hommes ! les frères de Witt, chefs de ce parti, méritent l’exécration publique… Complices ou dupes de Louis XIV, ils sont responsables des horreurs sans nom que les troupes de ce roi commettent dans nos provinces !… Écoutez la lecture de cette lettre ; je l’ai reçue ce matin de l’un de mes parents habitant Bodegrave… Voilà les fruits sanglants de l’alliance française !