Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/175

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terre ont été dépouillés de leur linceul et de leur chemise par les soldats de Louis XIV, et les deux corps furent jetés dans le canal… Ce n’est pas tout… »

L’orfévre ne fut plus écouté, malgré la sinistre curiosité qu’inspiraient tant d’effrayantes révélations… Le dernier fait… cette profanation sacrilège, doublement abominable aux yeux d’un peuple protestant, si profondément religieux dans son culte pour les morts, fit déborder le bouillonnement de la furie populaire. Il lui fallait à l’instant des victimes pour assouvir sa soif de vengeance et de terribles représailles. Ces victimes, le peuple les avait sous la main, les frères de Witt et les autres chefs du parti français, dupes ou complices de Louis XIV, ainsi que le disaient les masses avec une effroyable logique. La rage populaire atteignit à son comble, attisée d’ailleurs par les orangistes. Selon eux, le sauveur, le vengeur de la république serait le jeune prince d’Orange, récemment nommé par les États généralissime des armées de terre et de mer. Déjà il témoignait de cette aversion implacable dont il poursuivit toujours Louis XIV, auquel il fit plus tard cruellement expier son exécrable conquête de la Hollande. Ces deux ressentiments publics, — haine du parti français et sympathie pour le parti orangiste, — éclatèrent comme la foudre après la lecture de la lettre de l’orfèvre : et sans qu’ils eussent été nullement concertés, car ils exprimaient la fatalité des circonstances, ces cris s’échappèrent de toutes les bouches : — Vive Orange ! — Mort aux de Witt ! — À la prison ! à la prison !

L’action se joignit à la parole, et, par un mouvement spontané, la foule se rua vers la prison, dont M. de Tilly et ses cavaliers étaient parvenus jusqu’alors à couvrir les abords, tantôt recourant aux exhortations amicales, afin de contenir les assaillants ; tantôt, lorsqu’ils se voyaient serrés de trop près, avançant, au pas de leurs chevaux, vers la foule qui s’ouvrait et reculait devant eux ; mais après la lecture de la lettre de l’orfévre Weroëff, et d’autres correspondances analogues, également lues, commentées sur la place publique, le mouvement